- En salles ce mercredi, « Mektoub, My Love : Canto Due » marque la fin d’une aventure mouvementée par Abdellatif Kechiche.
- De scandales en rumeurs, l’auteur culte de « La Vie d’Adèle » a été entraîné dans une spirale destructrice ces dernières années.
- Après ses récents problèmes de santé, il en ressort avec un film à la fois drôle et sensuel, une sorte d’autoportrait nostalgique à peine dissimulé.
S’il y a bien un film dont l’existence relève du miracle, le vrai de vrai, c’est bien celui-là. Huit ans après la sortie du premier volet, et six ans après la présentation controversée du deuxième au Festival de Cannes, l’aventure Mektoub, My Love
se referme mercredi pour Abdellatif Kechiche et ses comédiens avec l’arrivée du troisième sur les écrans, après bien des doutes et des controverses. Pour son auteur tourmenté, l’un des plus talentueux du cinéma français de ces 20 dernières années, c’est peut-être aussi un chant du cygne.
Victime au printemps dernier d’un AVC qui l’a fortement diminué, le cinéaste de 64 ans n’a accordé aucune interview ces derniers jours, après avoir manqué l’avant-première avec ses acteurs au Festival de Locarno cet été. Quoi qu’il advienne, cette comédie piquante et ensoleillée de 2h14 – presque un court-métrage pour le cinéaste de La Vie d’Adèle
– est une capsule spatio-temporelle qui ferait presque oublier les tensions en coulisses. Explications.
Hyper érotique, jamais vulgaire
Après le succès de La Vie d’Adèle
, Palme d’or à Cannes en 2013, Abdellatif Kechiche décide d’adapter La blessure, la vraie,
une chronique adolescente de François Begaudeau dont il transpose l’intrigue durant l’été 1994 à Sète, avec l’ambition d’en tirer une saga en plusieurs épisodes. Dans Mektoub My Love : Canto Uno
, on découvre Amin (Shaïn Boumedine), le fils d’un couple de restaurateurs tunisiens qui a abandonné ses études de médecine pour écrire des scénarios de cinéma.
De retour de Paris pour les vacances, il vient rendre visite à Ophélie (Ophélie Bau), sa meilleure amie qui doit se marier à un militaire… mais qu’il surprend au lit avec Tony (Salim Kechiouche), son cousin. Cette scène d’ouverture coquine donne le ton d’une tranche de vie comme le cinéaste les aime. On mange, on danse, on rit et on s’engueule, parfois tout ça en même temps, sa caméra filmant les corps avec une gourmandise de tous les instants, hyper érotique mais jamais vulgaire. Malgré une critique enthousiaste, ce ne sera hélas pas le succès escompté en salles.
Des 1000 heures de rushes dont il dispose, Abdellatif Kechiche va toutefois décider de donner naissance à deux autres films. Après avoir vu une première version de 4 heures, le patron du Festival de Cannes Thierry Frémaux accepte d’intégrer Mektoub My Love, Intermezzo
en compétition le 23 mai 2019 au soir. D’une durée de 3h32, le film dévoilé aux festivaliers est une véritable hallucination collective, la séance auquel l’auteur de ces lignes a pu assister étant ponctuée de soupirs d’exaspération et de ronflements profonds. À la sortie, un mélange de moqueries et d’insultes. Et pas mal de perplexité.
De mémoire, les deux tiers du film se déroulent dans une boîte de nuit où Amin et ses amis font la fête, les dialogues rendus presque inaudibles par la bande-son assourdissante. Ça hurle, ça se déhanche et ça sue jusqu’au moment où Tony s’enferme avec Ophélie dans les toilettes pour le quart d’heure le plus cru de l’histoire du cinéma français. En couple à l’époque, les deux acteurs s’attendaient-ils à voir leur intimité projetée sur l’écran du Palais des Festivals devant un parterre d’invités en smokings et robe du soir ? Toujours est-il qu’Ophélie Bau quittera la salle en pleine projection et n’assistera pas à la conférence de presse du film le lendemain.

Après un accueil pour le moins mitigé sur la Croisette, Mektoub My Love, Intermezzo
va se retrouver entraîné dans une spirale destructrice inédite. Alors que son image a été écornée par une enquête pour agression sexuelle qui sera classée sans suite, Abdellatif Kechiche dénonce un complot ourdi par l’agent de son actrice pour lui nuire, avant que des membres de l’équipe l’accusent d’avoir alcoolisé ses jeunes vedettes sur le tournage. Quelques semaines plus tard, sa société de production se retrouve en liquidation judiciaire après l’échec du premier volet au box-office, le contraignant à revendre la Palme d’or de La Vie d’Adèle
pour poursuivre le montage.
Au fil des mois, de nombreuses coupes vont être effectuées, notamment pour réduire la désormais célèbre « scène du cunnilingus » à une minute, mais aussi pour remédier à un problème de droits musicaux puisque le cinéaste a utilisé un remix hors de prix du célèbre « Voulez-vous » de ABBA durant sa longue séquence de boîte de nuit ! Au printemps 2023, après bien des tergiversations, et sans doute le cœur lourd, le cinéaste finira par admettre que ce deuxième volet ne sortira jamais… mais qu’un troisième opus existe et qu’il n’a pas renoncé à le terminer un jour.
Encore l’appel de la chair
En salles ce mercredi, Mektoub, My Love : Canto Due
n’est pas le fruit d’une IA. Mais bel et bien un film d’Abdellatif Kechiche, dans une veine plus « classique » que l’expérience cannoise jetée aux oubliettes. Alors qu’Ophélie fricote toujours avec Tony dans le dos de son fiancé, bientôt de retour d’Irak pour l’épouser, Amin fait la rencontre de Jack Patterson, un vieux producteur de cinéma américain, et de Jessica, sa jeune compagne actrice, venus manger dans le restaurant de ses parents. Après une invitation dans leur villa, l’apprenti scénariste se met à rêver d’une carrière à Hollywood. Avant que l’appel de la chair vienne tout compromettre…
Ce troisième film ressemble-t-il à celui qu’Abdellatif Kechiche avait en tête au tout début ? Lui seul le sait. Ce qui est certain, c’est qu’il a été achevé dans un climat apaisé, tous les comédiens venant le défendre cet été à Locarno, Ophélie Bau incluse. Depuis le premier film, on ne peut pas s’empêcher de voir le personnage d’Amin comme un double du cinéaste, observateur un brin amusé des frasques de ses proches, avant d’en être victime à son tour. Un grand naïf qui ne s’est pas encore brûlé les ailes au contact du monde des adultes. C’est drôle, sensuel, presque désuet parfois. Une bulle d’insouciance qui explose dans un final sanglant qu’on n’attendait pas. Si c’est la fin de la carrière de son auteur, il nous coupe le souffle.
>> Mektoub, My Love : Canto Due
de Abdellatif Kechiche. Avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Jessica Pennington. 2h14. En salles mercredi.










