
Samedi 24 janvier, dans l’obscurité d’une nuit d’hiver, la place de la Bourse à Paris est noire de monde, noire des berlines des quelque 850 invités convergeant vers le défilé Hermès. Le sellier a l’habitude des grands événements, mais cette fois-ci, l’occasion est exceptionnelle : il s’agit du dernier défilé de Véronique Nichanian chez Hermès, arrivée à la tête des collections masculines en 1988.
Dans la salle du Palais Brongniart, la décoration se résume à une dizaine d’écrans géants qui diffusent la silhouette floue d’un homme. Leur véritable finalité ne sera révélée qu’après le dernier passage, quand ils diffuseront en même temps des vidéos de Véronique Nichanian saluant son public après un show, prises tout au long de sa carrière, et mélangées ici dans une émouvante analepse qui la montre trentenaire, quinquagénaire ou septuagénaire, avec son éternelle silhouette svelte et son sourire aux lèvres.
Sa dernière collection, présentée dans le cadre de la fashion week automne-hiver 2026-2027, n’épouse pas un format particulier et reste conforme aux principes « nichaniesques », qui n’ont jamais varié en trente-huit ans : une garde-robe facile à porter, aux matières somptueuses et aux détails fonctionnels pensés pour l’agrément de celui qui la porte, sans logo.
Cette saison se distingue par l’omniprésence du cuir – la capacité d’Hermès à les magnifier n’ayant guère d’équivalent – qui s’invite non seulement sur les blousons ou des sacs, mais aussi sur des chemises, des costumes, même une combinaison. Outre l’agneau, le veau, le cerf, Véronique Nichanian a aussi travaillé le cuir de crocodile, que la maison est une des seules à toujours utiliser, et qu’elle transforme en une matière brillante et souple, pour un costume droit, une ceinture, des bottines ou un manteau.
Parmi les 59 silhouettes se glissent aussi dix pièces du passé – un blouson en agneau réversible de 2000, un pull col roulé en cachemire au motif chaîne d’ancre de 2011, une chemise en soie lavée de 2018 – qui se fondent dans la collection sans que rien ne dénote leur âge parfois avancé. « J’ai travaillé cette saison comme une saison normale, sans nostalgie, mais j’avais envie de reproduire quelques pièces de ces trente-sept dernières années pour montrer que ce sont des vêtements faits pour durer », explique Véronique Nichanian.
L’intemporalité de son travail est une des raisons qui explique sa longévité exceptionnelle dans la mode. Avec Karl Lagerfeld, qui resta soixante-cinq ans chez Fendi et trente-six ans chez Chanel, elle est la seule designer à avoir conservé durant plusieurs décennies la direction artistique d’une maison dont elle n’était pas propriétaire et qui figure parmi les plus grandes marques de luxe : en 2024, Hermès a réalisé 15,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires et dégagé 4,6 milliards de bénéfices net. Elle fait partie des rares griffes à ne pas subir la crise qui touche le secteur depuis deux ans.
Les principes de luxe discret
« J’ai toujours imaginé un homme casual chic, sophistiqué mais décontracté, en prise directe avec le monde. Sans jamais le fantasmer, ni chercher à imposer mon ego », résume la créatrice dont les vêtements montrés sur le podium sont empreints d’une réalité commerciale, destinés à être vendus en boutique et pas seulement à faire parler de la marque.
Cette sensibilité pour le vêtement, alliée à son pragmatisme, lui a valu de faire carrière très tôt : alors qu’elle est tout juste diplômée de l’Ecole de la chambre syndicale de la haute couture, Nino Cerutti la recrute comme assistante pour la mode homme, puis il en fait son bras droit, l’emmène partout avec lui, dans ses usines italiennes, sur ses différents marchés aux quatre coins du monde.
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Jusqu’à ce jour de 1988 où Jean-Louis Dumas, alors PDG d’Hermès, la contacte pour lui proposer d’imaginer des collections masculines, qui, à ce stade, ne se résument qu’à quelques pièces éparses. « Grâce à ma formation et mes dix années avec Nino [Cerutti], j’étais devenue un couteau suisse. Et je savais ce que représentait Hermès : pour moi, c’était l’excellence. Ce que j’avais proposé, par écrit, à Jean-Louis, est toujours d’actualité aujourd’hui. Si j’avais eu une marque à mon nom, j’aurais fait la même chose », affirme la créatrice.
En près de quarante ans, la maison est restée fidèle à ses principes de luxe discret, et n’a, sur le papier, pas changé de tempo : deux collections masculines par an, autant de défilés. Mais l’accélération du calendrier de la mode, la structuration du luxe en conglomérats rivaux, la frénésie des réseaux sociaux et la nécessité de s’adresser au monde entier ont eu un impact sur le travail de la directrice artistique.
« Ce rythme accéléré, la maison l’a intégré, mais j’ai envie d’autre chose aujourd’hui », admet-elle. A 71 ans, Véronique Nichanian a envie de prendre du temps pour elle, pour voyager. Il ne s’agit, d’ailleurs, que d’un « demi-départ » : elle laisse le prêt-à-porter à la Britannique Grace Wales Bonner, mais continuera de piloter les collections soie et maroquinerie (masculines) d’Hermès.
Au Palais Brongniart, lorsqu’elle est venue saluer une dernière fois, le public s’est levé comme un seul homme. Parmi eux, des Français fidèles de la maison, comme les acteurs Raphaël Personnaz ou Vincent Macaigne, le chanteur Raphaël ou le chef Cyril Lignac ; mais aussi des stars du hip-hop américain telles que Travis Scott ou Usher – Hermès étant capable de séduire une clientèle très disparate. Véronique Nichanian, les larmes aux yeux, a fait le tour complet de la vaste salle sous les applaudissements nourris d’une assemblée consciente d’assister à un moment important de l’histoire de la mode. Au rythme actuel, il n’est pas dit qu’à l’avenir, une telle longévité soit encore possible.

