• Dieppe, Biarritz, Deauville, Arcachon…pendant un siècle, le littoral français est un décor de villégiature bourgeoise, conçu pour soigner les nerfs des uns et exhiber la fortune des autres.
  • En juin 1936, un billet de train à 6,50 francs aller-retour suffit à faire basculer l’histoire. Des centaines de milliers d’ouvriers descendent vers la mer pour la première fois, éblouis, maladroits, libres.
  • Ce que les congés payés ont accompli sur le sable, aucune loi n’aurait pu le décréter, ils ont fait de la plage un bien commun.

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1936-2026 : 90 ans de congés payés

Il faut imaginer ce que représentait la mer pour un ouvrier parisien de 1935. Pas un rêve vague — une frontière. Le littoral français, depuis le XVIIIe siècle, s’était construit comme territoire de l’élite où les premiers vinrent profiter de bains de mer thérapeutiques, recommandés par les médecins aux corps aristocratiques ; quand les suivants s’y retirèrent en villégiature façon Belle Époque, dans de grands hôtels à colonnades, profitant des casinos et de leurs villas normandes à colombages. Dieppe avait été mise à la mode par la duchesse de Berry dès 1812. Biarritz était devenue impériale sous Napoléon III. Nice, Cannes, Monaco formaient une Riviera pensée pour une classe de loisirs qui n’avait pas attendu les congés payés pour partir, parce que pour elle, le travail n’avait jamais été une nécessité, ni une frontière.

Le train, le billet à 6,50 francs, et la mer pour la première fois

L’été 1936 change la donne en quelques semaines. Les compagnies ferroviaires mettent en place des billets populaires à tarif réduit. Le prix est lourd pour un budget ouvrier — autour de 6,50 francs aller-retour, soit l’équivalent d’une journée de travail à l’usine —, mais il rend la côte atteignable. Environ 600.000 salariés partent cet été-là ; ils seront 1,8 million l’année suivante. Des trains bondés filent vers Saint-Malo, vers les plages vendéennes, vers la Méditerranée. L’Ouest-Éclair, ancêtre de Ouest-France, raconte que 80.000 voyageurs débarquent en Bretagne au 15 août 1936. Sur les quais de gare, des familles entières portent leurs valises de carton. La plupart n’ont jamais vu la mer. Avant les congés payés, le littoral, pour les ouvriers, était un univers lointain et interdit.

Des cabanons aux stations ex nihilo : le littoral se réinvente

Le mouvement ne s’arrête pas à l’été 1936. Avec les Trente Glorieuses, la voiture et l’élargissement progressif des congés, le littoral se métamorphose plus profondément encore. D’anciens ports de pêche se reconvertissent en stations familiales. Des campings de fortune et des lotissements de cabanons colonisent les dunes. Puis vient le plan Racine, en 1963. L’État décide de créer de toutes pièces des stations sur le littoral languedocien — la Grande-Motte, Cap-d’Agde, Port-Camargue — pour retenir les Français qui commencent à fuir vers l’Espagne. La plage est désormais un équipement public autant qu’un plaisir. Ce que les ouvriers de 1936 avaient conquis à tâtons, en billet de troisième classe, l’État le planifie, le bitume, le balise. La mer n’appartient plus à personne en particulier ; elle appartient à l’été.

La rédaction de TF1info | Lucie BRASSEUR

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