• Après l’alerte de l’Anses sur l’exposition des Français au cadmium, un métal toxique, le gouvernement assure que des textes vont être rapidement publiés pour diminuer sa présence dans les engrais phosphatés.
  • La France importe la quasi-totalité de ce type de fertilisants du Maroc, dont les roches sont naturellement riches en cadmium.
  • La trajectoire de baisse retenue par le gouvernement est toutefois moins rapide que celle prévue initialement dans un décret jamais publié.

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« Le sujet de l’exposition au cadmium est bien identifié en interministériel et la saisine de l’Anses vient conforter le gouvernement dans ses démarches. » Contacté par TF1, l’entourage de la ministre de l’Agriculture, Annie Gennevard, dit avoir saisi l’ampleur du problème soulevé par une expertise de l’Agence nationale de sécurité sanitaire sur l’exposition des Français à ce métal lourd et toxique publiée mercredi. Et annonce des textes à paraître rapidement.

Les experts de l’Anses estiment que les Français sont trois à quatre fois plus exposés au cadmium que leurs voisins européens. Il s’agit d’un métal toxique pour la santé humaine en cas d’exposition à long terme. Le cadmium est naturellement présent dans l’environnement mais sa présence est renforcée par certaines activités humaines. Et si les Français y sont exposés tout au long de leur vie, c’est surtout en raison de leur alimentation, explique l’agence sanitaire : céréales, pains, viennoiseries, gâteaux, pâtes, riz et blé contiennent du cadmium. Du cadmium qui provient notamment des engrais phosphatés utilisés dans ces cultures.

La France dispose d’une dérogation à la norme européenne

Or, historiquement, la France a toujours importé la quasi-totalité de ses engrais phosphatés du Maroc, l’une des principales réserves de phosphore dans le monde. « Le gisement marocain d’origine sédimentaire est plus riche en cadmium que certains gisements de Russie ou des États-Unis« , explique ainsi Sylvain Pellerin, directeur de recherches à l’Inrae Bordeaux.

Les autres pays européens, eux, s’approvisionnent en engrais phosphatés au Maroc aussi mais leurs importations sont davantage diversifiées que les importations françaises. La Belgique ou l’Allemagne, par exemple, importent des engrais phosphatés d’Israël, de Russie ou de Finlande. Dans ces pays, la teneur en cadmium du phosphore est moins élevée.

Ce n’est toutefois pas le seul facteur, la teneur en cadmium des sols français dépend aussi « des propriétés physico-chimiques du sol« , des cultures plantées et des pratiques agricoles ainsi que d’autres élements, dont « les retombées atmosphériques naturelles et anthropiques » de cadmium, explique ainsi Christophe Nguyen, à l’Inrae.

Reste que c’est l’origine quasi-exclusive de ses importations qui a permis à la France d’obtenir une dérogation à la norme européenne fixée sur la teneur maximale en cadmium des engrais phosphatés. En 2019, l’UE l’avait en effet fixée à 60 mg par kg ; quand la norme en France est restée à 90 mg par kg en France. 

Pendant des années, on a privilégié nos relations diplomatiques avec le Maroc plutôt que la santé des Français.

Benoit Biteau, député écologiste

« Quand ce règlement a été décidé par l’Europe, la teneur en cadmium des engrais phosphatés importés du Maroc par la France était à l’époque de 73 mg par kg, explique Benoit Biteau, député écologiste et agriculteur. La France a donc obtenu cette dérogation à condition que ces engrais importés restent en France et ne soient pas commercialisés ailleurs en Europe. »

Résultat ? Une exposition historique et une teneur en cadmium des sols français élevée. « Le cadmium s’est accumulé dans le sol et il n’est pas facile de s’en débarrasser, explique Sylvain Pellerin. On explore toutefois des moyens pour réduire le transfert de ce métal des sols vers les plantes. »

« C’est un désastre, commente de son côté Benoît Biteau. Pendant des années, on a privilégié nos relations diplomatiques avec le Maroc plutôt que la santé des Français. » L’élu travaille à une proposition de loi transpartisane pour progressivement diminuer la teneur en cadmium des engrais phosphatés (40 mg au 1ᵉʳ janvier 2027 et 20 mg en 2030), qui pourrait être étudiée par l’Assemblée en mai lors de la niche transpartisane.

L’Anses recommande une baisse drastique de la teneur en cadmium dans les engrais

La difficulté à « nettoyer » les sols de ce métal toxique et les inquiétudes sanitaires poussent l’Anses à recommander, depuis 2019, d’abaisser la norme maximale en France. Dans le rapport publié mercredi, elle conseille d’appliquer « dès que possible » les valeurs limites en cadmium dans les engrais minéraux phosphatés épandus sur les sols agricoles à 20 mg par kg. L’Europe doit d’ailleurs elle-même revoir cette réglementation cette année. Plusieurs pays européens, dont la Lituanie et l’Autriche, ont d’ores et déjà abaissé les seuils de cadmium de leurs engrais phosphatés à 20 mg par kg.

La France, elle, avait pour projet de le faire : la mesure est en effet prévue par la loi Agec. Un décret d’application, prévoyant le passage de 90 à 60 mg en 2024, puis 40 mg en 2027 et 20 mg en 2030, avait d’ailleurs été mis en consultation en octobre 2023. Mais ce texte n’a jamais été publié, et la réglementation demeure de 90 mg par kg. 

Le gouvernement va s’engager sur une nouvelle trajectoire de baisse, moins ambitieuse

Mais cela devrait bientôt changer. « C’est en cours« , a assuré la ministre de l’Agriculture, Annie Gennevard, en marge d’un déplacement mercredi. Contacté par TF1, son entourage confirme que des textes (décrets et arrêtés) seront rapidement publiés, après les conclusions du Conseil d’État les concernant. De même source, ces textes rejoignent « les recommandations de l’Anses relatives à l’abaissement des apports en cadmium, en influant sur les apports des matières fertilisantes et en faisant évoluer les pratiques agricoles« .

« La trajectoire de diminution retenue par le gouvernement est à la fois exigeante et réaliste« , précise-t-on encore de même source. Celle-ci est en réalité moins rapide que celle prévue par le décret précédent : 60 mg/kg en 2027, 40 mg/kg en 2030 et 20 mg/kg « après une étude d’impact favorable et avant 2038« .

« Elle permet aux professionnels de se projeter pour faire évoluer de façon pérenne leurs pratiques« , justifie-t-on dans l’entourage de la ministre.

Le Maroc a largement réduit la teneur en cadmium de ses engrais

Le secteur, lui, rappelle les efforts déjà faits. La filière des engrais « est depuis de nombreuses années pleinement engagée dans la réduction des apports en cadmium« , a ainsi réagi mercredi leur association, France Fertilisants, qui relève depuis 1988 une réduction d’environ 70% de l’usage des engrais minéraux phosphatés en France. À l’Inrae, Sylvain Pellerin confirme que « les épandages d’engrais phosphatés ont été divisés par 4 depuis les années 1990« , en France.

« Parallèlement, les industriels développent des solutions pour réduire les teneurs en cadmium, notamment via des procédés de décadmiation, qui restent toutefois complexes et coûteux et ne peuvent constituer l’unique réponse « , peut-on lire dans le communiqué de France Fertilisants. Mais selon le député Benoit Biteau, le renchérissement du coût des engrais en raison de ce processus est relativement faible : entre un et deux euros de plus par hectare et par an.

De fait, le Maroc a travaillé à la décadmiation de ses engrais phosphatés, passant aujourd’hui à 36 mg par kg. L’Anses préconise aussi de privilégier des sources d’approvisionnement en roche phosphatée ou produits dérivés contenant moins de cadmium. Les experts évoquent aussi des cultures moins dépendantes des engrais phosphatés ou des pratiques qui permettent de réduire leur usage, comme l’agroforesterie. 

Reste que si l’urgence est de réduire les quantités de cadmium qui y sont introduites, le problème demeure la contamination historique de nos sols. Car la toxicité du cadmium, faiblement éliminé par l’organisme, est liée à la dose cumulée dans le temps. En 2025, près de la moitié de la population française présentait des expositions dépassant les valeurs sanitaires de référence, estime l’Anses. 

« Si on veut s’affranchir du cadmium, il y a l’agriculture biologique, rappelle Benoît Biteau. Il y a deux fois moins de cadmium dans les aliments bio que dans les aliments conventionnels. »

Le ministère, lui, promet un renforcement des contrôles pour vérifier la conformité des produits ainsi que des « recommandations pour les gros consommateurs de certains types de produits, afin de formuler des recommandations ciblées sur certaines pratiques de consommation (produits de la mer)« .

Marianne ENAULT

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