« Un jospiniste aujourd’hui, c’est aussi rare qu’un canard mandarin dans l’île de Ré », confie Lionel Jospin à Jacques Gamblin dans Le Nom des gens, un long-métrage de Michel Leclerc à l’affiche en 2010. Ce trait d’autodérision de l’ancien premier ministre de la gauche plurielle (1997-2002), qui joue son propre rôle, est à prendre au sérieux.
Si les hommages de la classe politique se multiplient depuis l’annonce de son décès [le 22 mars], la nostalgie du jospinisme fut rare dans les rangs du Parti socialiste (PS) : lorsque, en 2006, quatre ans après sa défaite traumatique au premier tour de l’élection présidentielle, Lionel Jospin caresse l’ambition de reprendre le fil de sa carrière politique, il se heurte à l’hostilité, feutrée ou ouverte, de la plupart de ses anciens camarades.
La disparition de cette figure centrale du PS de François Mitterrand [1916-1996], dont il ne fut jamais l’homme lige, a toutefois ému une partie de ses anciens électeurs. Le gouvernement Jospin leur évoque en effet un temps de progrès social et sociétal – en tout cas la « dernière période très heureuse de la gauche », selon l’historien Gilles Candar.
On peut opposer à cet élan du cœur la froide analyse des politiques publiques conduites alors. Contrairement à Léon Blum [1872-1950] en 1936 ou à Pierre Mauroy [1928-2013] en 1981, l’austère Lionel Jospin privilégie le réalisme aux ambitions transformatrices. Par ses thématiques et sa conception de la fonction, sa déclaration de politique générale s’apparente davantage à celle de son prédécesseur, Alain Juppé, qu’à celle des chefs de gouvernement socialistes des « années Mitterrand ».
Baisse de la fiscalité
Sans se montrer zélée, la gauche plurielle au pouvoir s’accommode des logiques très libérales gravées dans le marbre du traité de Maastricht (1992), dans la perspective de l’union monétaire de 11 des 15 Etats membres de l’Union européenne. Au cours de la législature, l’Etat français ouvre aux investisseurs privés le capital de fleurons industriels et bancaires comme France Télécom, Air France et le Crédit lyonnais pour un montant de 175 milliards de francs. Un record dans l’histoire du pays.
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