C’est l’histoire d’une femme de 94 ans, autonome, qui vit seule dans une résidence pour personnes âgées de la région parisienne. Depuis le milieu de la matinée, elle ressent des douleurs thoraciques. Vers 17 heures, elle finit par appeler le SAMU. Une équipe est dépêchée à son domicile.

Sur place, les secouristes réalisent un électrocardiogramme (ECG) et le transmettent par voie électronique au médecin régulateur. La tension artérielle est stable. La patiente ne présente aucun signe de défaillance d’organe. Elle est parfaitement consciente et ne montre aucun signe de désorientation.
L’ECG révèle cependant des signes évocateurs d’une souffrance cardiaque aiguë : un infarctus du myocarde est suspecté. Le médecin régulateur décide alors d’envoyer une ambulance médicalisée afin de débuter un traitement spécialisé.
C’est à ce moment-là que le secouriste informe le médecin régulateur que la patiente a rédigé, dans son dossier médical, des directives anticipées. Elle précise qu’elle ne souhaite pas être « maintenue en vie en cas de perte irréversible de conscience, ni recevoir des soins déraisonnables ou futiles, ni souffrir inutilement ».
Trente minutes plus tard, le médecin du SAMU franchit la porte de sa chambre. À peine a-t-il le temps de la saluer que la patiente perd soudainement connaissance. Sa respiration devient haletante. L’écran du scope affiche une fibrillation ventriculaire large : un trouble du rythme cardiaque gravissime avec de grandes ondulations sur l’ECG, synonyme d’arrêt cardiaque imminent.
Compte tenu de son âge avancé et surtout de ses directives anticipées écrites, le médecin choisit de ne pas entreprendre de manœuvres de réanimation : pas de choc électrique, pas de massage cardiaque.
La fibrillation ventriculaire se prolonge durant trois longues minutes, puis le cœur s’arrête totalement. La patiente est en asystolie : une ligne plate apparaît sur l’écran du scope, en même temps que la respiration haletante cesse.
Le médecin commence alors à préparer le certificat de décès. C’est à ce moment-là que le monitoring cardiaque continu met en évidence un retour spontané de la circulation environ dix secondes après le début de l’asystolie.
Pensant à une activité électrique sans pouls, à savoir un « rythme agonique » sans circulation efficace, l’équipe n’intervient pas, estimant que la patiente est décédée. Mais voilà que les déflexions graphiques (complexes QRS) deviennent progressivement plus fréquentes sur le tracé. Le médecin demande alors de vérifier le pouls. Un battement est perçu au niveau de la carotide, puis au poignet. Dans le même temps, l’infirmière constate que la patiente recommence à respirer spontanément, de façon efficace.
Le cœur repart tout seul
Constatant un possible retour spontané de la circulation, le médecin demande que l’on réévalue les constantes vitales. Celles-ci sont stupéfiantes : fréquence cardiaque à 90 battements par minute, tension artérielle normale, respiration régulière, saturation en oxygène excellente à l’air ambiant (sans apport d’oxygène). Mais la patiente est dans le coma (score de Glasgow de 3, le niveau le plus bas de conscience).
Un nouvel ECG montre un tracé identique au premier, confirmant l’infarctus en cours. L’intégralité de cet épisode a été enregistrée par le moniteur des premiers intervenants.
Le médecin urgentiste sollicite l’avis du médecin régulateur, du consultant en soins palliatifs et de la personne de confiance désignée par la patiente. Une conférence téléphonique est organisée, au cours de laquelle tous conviennent de ne pas engager de manœuvres de réanimation ni d’instaurer de nouveaux traitements.
À ce stade, en l’absence de reprise de conscience, l’équipe pense assister à un sursaut éphémère avant un décès inéluctable. Après près de quatre minutes sans circulation sanguine et sans aucune réanimation, un tel retour à la vie paraît presque impossible. Et pourtant, une fois encore, la réalité va déjouer toutes les certitudes.
Quarante minutes après ce retour spontané de la circulation, la patiente commence à reprendre progressivement conscience. Son score de Glasgow grimpe à 13 : elle est somnolente mais répond.
Face à cette récupération totalement inattendue, le médecin revoit sa stratégie : il initie le traitement de l’infarctus et décide de transporter la patiente en salle de coronarographie. Pendant le transfert, la patiente récupère complètement : elle est désormais parfaitement consciente, avec un score de Glasgow maximal de 15.
L’angiographie révèle des lésions sévères de deux artères coronaires : un rétrécissement serré de l’artère interventriculaire antérieure et une atteinte majeure de l’artère circonflexe. Deux stents coronaires actifs (libérant un médicament pour éviter que l’artère ne se rebouche) sont posés avec succès.
La suite est presque banale… tant elle contraste avec ce qui précède. Le lendemain, l’état neurologique est normal. La patiente est lucide et orientée. La pression artérielle est stable. L’échographie cardiaque montre une fonction globale conservée. Deux jours plus tard, elle quitte les soins intensifs pour un service de rééducation cardiaque.
Cinq jours après son arrêt cardiaque, lors d’un entretien destiné à recueillir son consentement pour la publication de ce cas clinique hors norme, la question des directives anticipées est abordée. Le médecin lui explique qu’aucune réanimation n’a été tentée car il estimait que de telles mesures auraient été déraisonnables et contraires aux volontés exprimées par la patiente. La nonagénaire comprend le raisonnement du médecin… mais exprime sa surprise.
Elle n’avait jamais imaginé que ses directives puissent être interprétées comme un refus de réanimation cardio-pulmonaire. Elle explique que si son cœur n’avait pas repris spontanément son activité, elle aurait souhaité bénéficier d’une réanimation complète. Pour elle, les limites exprimées concernaient uniquement une situation où elle se retrouverait en unité de soins intensifs, dans le coma, et sans espoir de récupération possible. « Je pensais que ça s’appliquait seulement si je devenais un légume », déclare-t-elle, utilisant ce terme de façon familière pour désigner un état végétatif persistant.
Depuis, cette nonagénaire est sortie de l’hôpital. Elle prépare l’ouverture d’une
exposition de ses œuvres artistiques en région parisienne, déclarent les auteurs de ce cas clinique publié le 31 décembre 2025 dans l’American Journal of Emergency Medicine.
Un incroyable phénomène de Lazare
Le retour spontané de la circulation après un arrêt cardiaque porte le nom de
phénomène de Lazare, en référence au personnage biblique Lazare de Béthanie sorti vivant de sa tombe quatre jours après sa mort.
Les premiers cas de phénomène de Lazare ont été décrits dans The Lancet en janvier et mai 1982, respectivement par une équipe d’Helsinki (Finlande) et des médecins internistes français du centre hospitalier de Dreux. Le terme « phénomène de Lazare » a cependant été utilisé pour la première fois en 1993.
Après un phénomène de Lazare, le pronostic reste généralement sombre. On estime que 65 % des patients décèdent au cours de leur hospitalisation. Malgré tout, environ 35 % des patients s’en sortent sans séquelles neurologiques majeures.
« Ce cas est unique car il décrit en détail le phénomène de Lazare et constitue l’un des rares cas où aucune manœuvre de réanimation n’a été entreprise. Il pose également un important défi éthique », écrivent Oscar Thabouillot, Emmanuel Rozenberg et leurs collègues médecins du Service de Santé des Armées d’Arcueil et du service des urgences médicales des Pompiers de Paris.
Les auteurs évoquent plusieurs pistes pour tenter d’expliquer ce retour tardif de la circulation : retour veineux retardé, récupération myocardique après une dysfonction contractile transitoire secondaire à une mauvaise perfusion coronaire, particularités de certaines fibrillations ventriculaires. Tout cela reste au stade d’hypothèses non vérifiables.
Un cas qui interroge l’éthique médicale
Au-delà de l’incroyable récupération de cette patiente nonagénaire, ce cas oblige à une réflexion éthique. Le médecin a pris sa décision sur des critères classiquement admis : l’âge très avancé de la patiente et l’existence de directives écrites anticipées.
En pratique, ce sont des éléments majeurs dans la décision d’engager, ou non, une réanimation, en particulier en situation d’urgence préhospitalière.
Mais cette histoire montre les limites de ces critères lorsqu’ils restent trop vagues. Les auteurs rappellent que la décision de réanimer un patient âgé repose sur des critères probabilistes (chances de survie) et que ces critères peuvent être insuffisants pour identifier ceux qui ont réellement quelque chose à gagner à une réanimation cardio-respiratoire.
Dans ce cas précis, le malentendu vient du décalage entre la vision du médecin, souvent pessimiste quant au pronostic après un arrêt cardiaque chez le sujet âgé, et celle de la patiente, qui associait « pas de traitement déraisonnable » uniquement à l’état végétatif en réanimation, sans imaginer que cela puisse inclure l’absence même de massage cardiaque.
Pour éviter ces ambiguïtés, les auteurs suggèrent de rédiger des directives anticipées beaucoup plus précises, geste par geste. Elles gagnent à être élaborées non comme un simple formulaire à remplir à l’entrée d’une résidence pour seniors, mais comme le fruit d’une vraie discussion médicale, où le patient peut poser des questions et obtenir des réponses claires.
La « morale » d’une histoire qui finit bien
« Ce qui ressort comme un exemple de bonne pratique médicale a été la capacité de l’équipe à décider et à s’adapter. Constatant que l’évolution clinique ne se dirigeait plus vers le décès comme prévu, le médecin a rapidement réorienté la prise en charge vers un objectif curatif », soulignent les auteurs.
Et de conclure que, plus généralement, ce cas hors norme leur enseigne que « le médecin doit s’adapter à l’évolution de la maladie, et non adapter l’évolution de la maladie à sa décision ». Une leçon d’humilité et d’humanité, inspirée d’une femme de 94 ans… revenue in extremis à la vie.
Pour en savoir plus :
Thabouillot O, Rozenberg E, Corcostegui SP, Derkenne C. Surviving ventricular fibrillation : A documented Lazarus phenomenon. Am J Emerg Med. 2025 Dec 31 ; 101 : 110-113. doi : 10.1016/j.ajem.2025.12.024
Sprenkeler DJ, van Hout GPJ, Chamuleau SAJ. Lazarus in asystole : a case report of autoresuscitation after prolonged cardiac arrest. Eur Heart J Case Rep. 2019 Sep 1 ; 3 (3). pii : ytz134. doi : 10.1093/ehjcr/ytz134
Mullen S, Roberts Z, Tuthill D, et al. Lazarus Syndrome – Challenges Created by Pediatric Autoresuscitation. Pediatr Emerg Care. 2018 Sep 11. doi : 10.1097/PEC.0000000000001593
Hornby L, Dhanani S, Shemie SD. Update of a Systematic Review of Autoresuscitation After Cardiac Arrest. Crit Care Med. 2018 Mar ; 46 (3) : e268-e272. doi : 10.1097/CCM.0000000000002920
Kuisma M, Salo A, Puolakka J, et al. Delayed return of spontaneous circulation (the Lazarus phenomenon) after cessation of out-of-hospital cardiopulmonary resuscitation. Resuscitation. 2017 Sep ; 118 : 107-111. doi : 10.1016/j.resuscitation.2017.07.022

