• Après avoir passé en revue plus d’un millier d’études, les experts de l’Anses alertent dans un avis sur les « risques » liés à l’usage des réseaux sociaux par les jeunes.
  • Avec des « stratégies de captation de l’attention », ces plateformes tirent profit des « vulnérabilités » des adolescents pour leur proposer des contenus en continu.
  • Mauvaise image de soi, pratiques à risque, « défis dangereux »… L’usage des réseaux représente « un facteur contributif des troubles anxiodépressifs ».

Cinq ans de travail, près d’une cinquantaine d’experts mobilisés, plus d’un millier d’études épluchées… autour d’un seul et même « sujet majeur de santé publique », devenu incontournable. L’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a dévoilé mardi 13 janvier un épais rapport de plusieurs centaines de pages sur les effets de l’usage des réseaux sociaux sur la santé des adolescents, dont elle s’était autosaisie dès 2019. Une « contribution inédite », qui met en lumière la façon dont ces plateformes renforcent les « risques » de mal-être et « exploitent la vulnérabilité » de leurs plus jeunes utilisateurs (nouvelle fenêtre)

« En pleine période de développement de ces réseaux sociaux, le thème des effets sur la santé (…) nous est apparu vraiment prioritaire », a retracé Olivier Merckel, chef de l’unité d’évaluation des risques liés aux agents physiques et nouvelles technologies, lors d’une conférence de presse. En France, près d’un adolescent sur deux passe entre deux et cinq heures par jour sur son smartphone (nouvelle fenêtre), et 9% plus de cinq heures, rappelle l’agence d’expertise indépendante dans un avis récapitulatif. 

Des risques « d’anxiété » et « de pensées suicidaires » en augmentation

Bien au-delà des seuls effets physiques, comme l’exposition à la lumière bleue des écrans, « c’est aussi un espace dans lequel des dangers très concrets peuvent se manifester », et notamment au regard de leur « santé mentale », a poursuivi Olivier Merckel. « Sans pour autant pouvoir être isolé comme cause unique, l’usage des réseaux sociaux numériques constitue un facteur contributif des troubles anxiodépressifs », insiste l’avis de l’agence, qui a mobilisé tout un panel de spécialistes, des épidémiologistes aux pédopsychiatres.

À un âge où l’on construit son identité, en quête de validation sociale, ces outils peuvent permettre de créer du lien et trouver du soutien en ligne. Mais dans cette période charnière, également synonyme de vulnérabilité renforcée face aux troubles psychologiques (nouvelle fenêtre), « leurs effets, multifactoriels, se traduisent par une augmentation des risques d’anxiété, de dépression, de pensées suicidaires, de troubles de l’image de soi ou de conduites à risques », égrène le document. 

Ces risques peuvent se manifester de différentes façons, à commencer par le cyberharcèlement, souvent en prolongement des violences vécues au collège et au lycée (nouvelle fenêtre), et qui affecte évidemment la santé mentale des victimes. L’usage intensif de ces applications réduit aussi le temps de sommeil, ce qui rend les adolescents irritables et plus enclins à développer des troubles anxieux et dépressifs. Mais les contenus consommés eux-mêmes peuvent également nourrir ce sentiment de mal-être. 

À commencer par le succès des selfies et filtres, et dorénavant l’intelligence artificielle générative, qui alimentent des idéaux de beauté « inatteignables » autour de la minceur et de la musculation (nouvelle fenêtre). « Il peut y avoir, dans certaines conditions, une bascule vers un trouble du comportement alimentaire » comme l’anorexie, a pointé Olivia Roth-Delgado, coordinatrice de l’expertise, lors de la conférence de presse. Contrairement aux magazines, sur Instagram, Snapchat ou TikTok, « les adolescents se comparent à des pairs », a-t-elle ajouté. Ce qui renforce l’envie de se rapprocher d’une silhouette idéalisée, quel qu’en soit le prix.

À cela s’ajoutent aussi de nombreuses publications, faites par les jeunes eux-mêmes, qui normalisent les conduites à risques et addictives, comme la consommation d’alcool et de drogue (nouvelle fenêtre). Sans compter les « défis dangereux », parfois mortels, comme le « Labello challenge » (nouvelle fenêtre), qui consiste à se filmer en train de s’appliquer du baume à lèvres pendant plusieurs jours, tout en commençant progressivement à se blesser soi-même… jusqu’à mettre fin à ses jours, lorsque l’on arrive à la fin du tube.

Entre algorithme rôdé et scroll à l’infini, des utilisateurs captifs

Une fois que l’on a basculé dans l’une de ces « bulles » de contenus, il est bien difficile de s’en extraire : dans son avis, l’Anses insiste sur les « stratégies de captation de l’attention » de toutes ces plateformes, qui en ont fait leur modèle économique, leur permettant de collecter des données pour les monétiser. Avec des algorithmes de personnalisation (nouvelle fenêtre) de plus en plus performants et leur « effet de spirale », « plus un utilisateur interagit avec des contenus promouvant des idéaux de beauté, par exemple, plus ces contenus lui sont suggérés, renforçant ainsi leur influence », résume l’avis de l’Anses. 

Ces outils utilisent aussi plusieurs « interfaces trompeuses », aussi appelées « dark patterns », pour garder au maximum l’utilisateur connecté : likes, notifications, possibilité de scroller à l’infini sur des vidéos… Autant de techniques qui « incitent in fine à l’accroissement du temps passé sur les réseaux sociaux numériques et induisent une perte de contrôle des utilisateurs »

Des adolescents qui sont déjà vulnérables vont avoir plus tendance à aller sur les réseaux sociaux, et les réseaux sociaux à augmenter cette vulnérabilité

Olivia Roth-Delgado, coordinatrice de l’expertise

Si les relations entre la santé mentale et les réseaux sociaux sont « complexes », il est certain que les dynamiques « s’auto-alimentent » : « Des adolescents qui sont déjà vulnérables vont avoir plus tendance à aller sur les réseaux sociaux, et les réseaux sociaux à augmenter cette vulnérabilité », a souligné Olivia Roth-Delgado. Les jeunes présentant déjà des troubles psychiatriques (nouvelle fenêtre) sont donc plus susceptibles de se retrouver bloqués dans ces « spirales de difficultés ».

Le sexisme entre aussi en ligne de compte : les filles sont plus exposées (nouvelle fenêtre), notamment parce qu’elles sont davantage la cible de « pressions sociales liées aux stéréotypes de genre » et la diffusion en ligne non consentie d’images intimes (nouvelle fenêtre), a complété l’experte. Elles sont aussi « davantage cyberharcelées » sur ces plateformes, comme les adolescents de la communauté LGBT+. 

Face à cette multitude de risques, les experts de l’Anses insistent sur l’importance de « l’implication parentale », mais surtout sur la « responsabilisation des plateformes ». Dans la lignée du règlement européen sur les services numériques (DSA) adopté l’an dernier, elle appelle à mettre en place des réseaux sociaux « protecteurs », qui contrôlent réellement l’âge au moment de s’inscrire, et qui ne reposent plus sur cette « captation de l’attention ». Un chantier d’autant plus urgent que l’utilisation des réseaux sociaux « influence durablement la manière dont ces individus interagiront et percevront le monde une fois adultes »

Maëlane LOAËC

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