Historien spécialiste de la première guerre mondiale, Stéphane Audoin-Rouzeau est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et préside le centre de recherche de l’Historial de la Grande Guerre, à Péronne, dans la Somme. Il a également travaillé sur le génocide des Tutsi au Rwanda. Auteur de nombreux ouvrages, il a publié, en janvier, Notre déni de guerre (Seuil, 60 pages, 5,90 euros).
Vous affirmez que l’Europe est dans le déni, notamment sur la situation de l’Ukraine, dont vous pensez que la défaite est inéluctable. Sur quelles données vous basez-vous ?
Je suis un fervent partisan de l’Ukraine, dont la défaite m’apparaît comme moralement insupportable. Mais la guerre est une question de rapports de force. Selon moi, le tournant a été l’échec de la contre-offensive ukrainienne du printemps-été 2023, face à des défenses russes impénétrables. A la veille de cette opération, le général français Vincent Desportes, ex-directeur de l’Ecole de guerre, avait prévenu que pour briser le front russe il faudrait 30 à 40 fois plus de moyens militaires à la disposition de Kiev : un avertissement que nous n’avons pas voulu entendre.
Aujourd’hui, l’Ukraine a perdu 20 % de son territoire. En échouant à reconquérir ces terres, fatalement, elle perd la guerre. Transposons cette situation à celle de la France au printemps 1918. Si celle-ci avait signé l’armistice à ce moment-là, en pleine poussée allemande, elle aurait dû accepter la perte de 10 % de son territoire et donc, de facto, aurait perdu la guerre. Mais, à l’époque, le retournement a été possible au cours de l’été grâce à ce que les Anglo-Saxons nomment des « game changers », l’arrivée dans l’armée française de blindés enfin efficaces et l’entrée en ligne des troupes américaines. Hélas, aujourd’hui, on ne voit pas quels seraient les game changers susceptibles de provoquer pareil retournement et de permettre à l’Ukraine de récupérer les territoires perdus.
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