Les Rayons et les ombres, de Xavier Giannoli, est consacré au parcours de Jean Luchaire, puissant patron de presse et figure de la collaboration sous l’Occupation. Avant de voir ce film, je confesse que je trouvais Jean Dujardin un peu âgé pour le rôle (Luchaire est présenté entre 25 et 45 ans) et un peu trop en forme (Luchaire était tuberculeux). J’avais tort, Jean Dujardin est un très bon acteur : il meurt, d’ailleurs, très bien. Contrairement au respect de la chronologie qui, lui, agonise dans d’atroces souffrances tout au long des trois heures quinze que dure le film.
Ce serait de la pure cuistrerie de relever toutes les distorsions que subissent le temps et les événements. Ainsi, au début du film – nous sommes censés être en 1948 –, un personnage raconte un détail du procès de l’ancien ambassadeur d’Allemagne en France pendant la guerre. Au générique final, un carton nous indique que le procès en question se tint en 1952…
Il y a pire puisque les « aménagements » subis par la chronologie produisent aussi des effets mensongers. Le spectateur assiste aux états d’âme de Luchaire au moment de commenter le statut des juifs dans le quotidien qu’il dirige. Un quotidien qui n’existe pas encore au moment où ce statut fut promulgué par le gouvernement de Vichy… S’il a eu des états d’âme, ce qui reste à prouver, il n’aurait donc pas pu en faire état dans son journal.
La liste des « arrangements » avec la vérité des faits, qui peuvent être très gros, n’en finit pas. Il y a d’abord tout ce qui a existé et est absent du film : les trois autres enfants de Luchaire, dont l’absence doit créer l’impression d’une relation exclusive avec sa fille Corinne ; ses liens avec la bande de gestapistes français de Bonny et Lafont, synonyme d’abjection, sont passés sous silence ; les chefs des partis collaborationnistes ou les autorités militaires allemandes d’occupation sont des silhouettes, or ils ne comptèrent pas peu dans l’histoire de ces années ; les fonctions de « ministre de l’information » dans la commission gouvernementale de Sigmaringen [le gouvernement de Vichy en exil] de Luchaire ne sont pas mentionnées alors qu’elles montrent qu’il fut un jusqu’au-boutiste de la collaboration…
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