• Les chercheurs les surnomment les « mini-anticorps à tout faire ».
  • Dans le sang des chameaux, lamas et autres alpagas, des molécules faciles à dupliquer pourraient aider notre système immunitaire à se défendre contre des cancers, des maladies inflammatoires ou neurologiques.
  • Les explications du biologiste Pierre Lafaye.

Ces molécules circulent dans le sang de tous les mammifères. Les anticorps sont indispensables pour notre système immunitaire : ils défendent l’organisme de toute attaque extérieure. Ils neutralisent ou détruisent les antigènes (des protéines, des sucres ou des toxines à la surface d’un agent pathogène) qui s’introduisent dans l’organisme. Pour les combattre, les industries pharmaceutiques développent des traitements sur mesure pour chaque pathologie. Ils utilisent essentiellement des anticorps humains. Mais le biochimiste Pierre Lafaye, responsable de la plateforme d’ingénierie des anticorps à l’Institut Pasteur, confie à TF1info qu’ils restent compliqués à produire : « Ils comportent une chaîne lourde et une chaîne légère qui doivent correspondre. Dans mon laboratoire, je me heurtais à des problèmes de stabilité dès que je voulais les associer à cause de leurs chaînes légères ».

À la fin des années 1980, une équipe belge découvre par hasard les anticorps des camélidés. Dix fois moins lourds et cinq fois plus petits, ils sont dépourvus des fameuses chaînes légères qui arrachent les cheveux des chercheurs. « Je trouvais ça bizarre d’associer des anticorps de chameau. Mais les notes prometteuses publiées par l’équipe de Serge Muyldermans dans la revue Nature piquent ma curiosité », raconte Pierre Lafaye. En 2002, il produit ces premiers nanocorps (nanobodies en anglais). Il s’émerveille rapidement de la stabilité de ces molécules : « Elles sont faciles à travailler. Je les compare à des Lego : nous pouvons les modifier, les associer, les imbriquer… Je joue littéralement avec ». Autre avantage non-négligeable : les chercheurs mettent très peu les animaux à contribution. « Nous les immunisons et nous récupérons le sang une fois. Nous identifions l’information génétique, nous les introduisons dans des bactéries et elles se chargent elles-mêmes de reproduire ces nanocorps », se réjouit le chercheur.

Très vite, Pierre Lafaye observe que ces petites molécules se diffusent facilement dans l’organisme humain. Elles peuvent par exemple dénicher une cible cachée dans le creux d’une cellule, viser simultanément plusieurs cibles et franchir la barrière hématoencéphalique. Ce mur imperméable protège notre cerveau et empêche les grosses molécules de pénétrer. « C’est une sorte de muraille de château. Nous sommes démunis pour soigner des cancers qui le touchent, à l’image du glioblastome. Nos molécules humaines n’ébrèchent même pas cette barrière. De leur côté, les anticorps des camélidés peuvent facilement entrer dans le cerveau », décrit Pierre Lafaye.

Des médicaments prometteurs

De la neurologie à l’imagerie en passant par le diagnostic… Ces nanocorps mobilisent de nombreux chercheurs et les géants de l’industrie pharmaceutique. Plusieurs essais à différents stades visent à soigner des maladies inflammatoires, des pathologies auto-immunes, des infections bactériennes ou virales ou encore des anti-venins. Aujourd’hui, à travers le monde, quatre médicaments à base de ces anticorps de camélidés soignent la polyarthrite rhumatoïde ou des caillots sanguins.

Les nanocorps pourraient également aider le cerveau à se défendre contre des cancers et détruire les tumeurs. En Chine, un médicament lève les freins posés par les tumeurs solides sur notre système immunitaire. Le nanocorps peut imposer la présence simultanée de plusieurs antigènes avant de lancer l’attaque. Il réduit les erreurs de cibles et les effets indésirables.

Autre avancée prometteuse : la neutralisation des marqueurs d’Alzheimer ou de Parkinson. À Montpellier, une équipe pilotée par Philippe Rondard travaillant sur la schizophrénie, a mis au point un nanocorps capable de localiser le récepteur défaillant responsable de la maladie et à le réactiver. « Les souris ont vu leur mémoire largement restaurée et leurs capacités sensorimotrices retrouvées. Le tout sur une durée de sept jours après une unique administration abdominale », raconte les chercheurs dans la revue Nature.

Pierre Lafaye ne cache pas son enthousiasme : « Les nanocorps vont apporter quelque chose en plus en particulier pour les maladies neurologiques et les cancers. Nos recherches durent des dizaines d’années, mais elles aboutissent et engendrent des applications chez l’être humain. » Il reconnaît que beaucoup de recherches demeurent à un stade fondamental. Mais il assure que de plus en plus de médicament à base d’anticorps de camélidés vont arriver ces prochaines années sur le marché : « Ce n’est que le début ».

Geoffrey LOPES

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