Fin novembre 2025, à Arles, un tribunal inhabituel s’est réuni pour juger un accusé singulier : le sel. Non pas celui qui fait la réputation des salins de Camargue, mais celui qui remonte dans les canaux et les sols, fragilise rizières et vignobles, tout en mettant sous pression les équilibres hydrologiques du delta du Rhône. Devant plus de 400 personnes réunies dans la salle, et autant suivant les débats en ligne, ce « faux » procès du sel reprenait les codes de la justice – juge, avocats, témoins, parquet –, mais ne visait ni à condamner ni à trancher. L’objectif était ailleurs : créer un espace où différentes manières de parler du territoire puissent se confronter.

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Car, face aux bouleversements écologiques et climatiques, nos outils habituels montrent leurs limites. Dans plusieurs pays, la nature entre désormais dans le droit. En Colombie, en Nouvelle-Zélande, en Espagne, des fleuves, des forêts ou des lagunes se voient reconnaître une personnalité juridique. Ils peuvent être représentés devant les tribunaux et répondre positivement à la célèbre question posée par le juriste américain Christopher Stone en 1972 : « Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? » Ces innovations juridiques ouvrent des perspectives. Elles soulèvent aussi une question décisive : qui parle pour la nature ? Depuis quels savoirs ? Et que produit réellement cette parole dans nos manières de décider collectivement ?

Le procès imaginé à Arles tentait modestement d’explorer ces questions. D’abord, la Camargue y parlait d’une voix familière : celle des rizières et des vignobles fragilisés, des élevages menacés, des roselières en péril, des digues sous pression, des équilibres hydrauliques incertains. Cette voix s’appuyait sur des chiffres, des expertises, des témoignages. Agriculteurs, pêcheurs et chasseurs, scientifiques, gestionnaires du territoire et naturalistes se sont succédé à la barre. Tous exprimaient une même inquiétude : comment maintenir les activités humaines dans un milieu de plus en plus instable ? Certains éléments du verdict ont depuis été repris dans les travaux de révision de la charte du parc naturel régional de Camargue.

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