• Depuis la mort de Lyhanna, la justice est sous le feu des critiques pour de possibles dysfonctionnements dans le traitement de procédures passées contre le suspect.
  • Gérald Darmanin a exigé que toutes les plaintes touchant des enfants soient passées en revue par les procureurs, appelés à la « mobilisation générale ».
  • Une demande précipitée, pour des syndicats de magistrats, qui pointent surtout des carences de moyens sur lesquelles des alertes avaient déjà été lancées.

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Mort de Lyhanna, 11 ans, dans le Gers

Face à une pression grandissante sur ses épaules, le ministre de la Justice Gérald Darmanin a sonné la « mobilisation générale ». Après avoir réuni les procureurs généraux ce lundi 8 juin à la Chancellerie, le garde des Sceaux a exigé ce lundi 8 juin en conférence de presse que toute la « vérité » soit faite (nouvelle fenêtre) après la mort de la jeune Lyhanna, dans le Gers (nouvelle fenêtre), le suspect ayant fait l’objet de plusieurs plaintes et signalements sans avoir été entendu par les enquêteurs (nouvelle fenêtre). Plus largement, il a aussi exigé un état des lieux des plaintes concernant des victimes mineures, déclenchant la colère de syndicats de magistrats. 

Évoquant une « urgence absolue », Gérald Darmanin a ainsi missionné les procureurs de « reprendre l’intégralité des plaintes qui touchent les enfants », soit environ 70.000 selon ses services (nouvelle fenêtre), d’ici le 14 juillet. « Y a-t-il d’autres affaires Lyhanna en France ? », s’est inquiété le ministre, tandis qu’une enquête administrative a été lancée en parallèle sur d’éventuelles défaillances de la justice dans ce dossier précis. 

Pour les différents syndicats interrogés par TF1info, si le lancement de cette inspection est effectivement légitime, le coup de pression du garde des Sceaux sur l’ensemble des procureurs l’est beaucoup moins. À commencer par ce passage en revue en express de dizaines de milliers de plaintes. 

Un délai contraint, « pas crédible de faire du travail de qualité »

« Ce sera fait, mais à quel prix ? Au détriment d’autres dossiers », anticipe déjà Christophe Bourgeois, secrétaire national de l’Union syndicale des Magistrats (USM, majoritaire). Pour le Syndicat de la magistrature, les délais sont si contraints qu’il n’est « pas crédible de faire du travail de qualité », insiste sa secrétaire générale Mathilde Thimotée. Et une fois que les plaintes seront prises en compte, encore faut-il que les forces de l’ordre puissent lancer les enquêtes. « À Tourcoing par exemple, on n’a que six agents de police à la brigade pour mineurs, pour une ville de 100.000 habitants, dont 38% ont moins de 25 ans », illustre-t-elle. 

Surtout, ce coup d’accélérateur ne « permettra pas de régler en un mois ce qu’on ne règle pas depuis des décennies », estime la représentante. Si Gérald Darmanin a assuré qu’« il ne nous a manqué ni de moyens, ni de lois », mais seulement « de prioriser des viols sur les mineurs », les syndicats font une lecture bien différente de la situation. 

Demandant de longue date une « véritable politique publique de l’enfance », le Syndicat de la magistrature reconnaît ainsi que « l’on entend mal la parole des enfants ». Mais pour lui, le garde des Sceaux a fait passer d’autres enjeux, comme le narcotrafic, avant la lutte contre les violences faites aux mineurs (nouvelle fenêtre). Et de manière générale, il estime que le ministère multiplie les priorités, avec pas moins de 64 circulaires transmises aux juridictions en 2025, et 53 rien que depuis le début d’année 2026. « Quand on priorise tout, on ne priorise rien », déplore Mathilde Thimotée. 

Pour les magistrats, un « tonneau des Danaïdes » au quotidien

Face à ces exigences, les moyens ne suivent pas, fustigent aussi les syndicats, à rebours du ministère et d’Emmanuel Macron lui-même, qui ne veut « entendre aucun argument » (nouvelle fenêtre) en ce sens. « De qui se moque-t-on ? On compte seulement quelque 1.500 parquetiers en première instance en France », s’emporte Christophe Bourgeois, qui rappelle qu’en 2025, plus de 4,5 millions d’affaires pénales sont arrivées au parquet sur l’ensemble du pays, tous contentieux confondus. 

La France est d’ailleurs bien à la traîne au niveau européen : elle compte seulement 3,2 procureurs pour 100.000 habitants, contre 11,2 en moyenne à l’échelle de l’UE, selon un rapport (nouvelle fenêtre) publié en 2024 par la Commission européenne pour l’efficacité de la justice. Pour les magistrats, cela se traduit par une surcharge de travail si conséquente (nouvelle fenêtre) que beaucoup d’entre eux travaillent la nuit ou pendant leurs congés pour boucler leurs dossiers, relate Christophe Bourgeois. « Si on n’arrive plus à fonctionner, ce n’est pas parce que ces magistrats sont fainéants ! Le tonneau des Danaïdes est tellement énorme qu’on ne peut pas faire de miracles », cingle-t-il.

Ces dernières années, le budget de la Justice a malgré tout été revu à la hausse et un recrutement massif de magistrats annoncé (nouvelle fenêtre) d’ici 2027, « mais vous ne réparez pas 30 ans d’incurie budgétaire », insiste le représentant. D’autant que des gels de crédit à hauteur de 414 millions d’euros sont prévus par le gouvernement dans le budget de l’année en cours, selon des documents consultés début juin par l’AFP. 

« Jeter des gens en pâture » : un « climat de défiance » alimenté ?

Dans ce contexte, les syndicats reprochent au garde des Sceaux d’occulter l’aspect systémique des problèmes, pour pointer d’ores et déjà des responsabilités individuelles et des sanctions à venir (nouvelle fenêtre) dans le drame de l’affaire Lyhanna. Des alertes sur la saturation des parquets ont été émises à de nombreuses reprises, ce que Gérald Darmanin « ne pouvait ignorer », insiste Mathilde Thimotée. Pour elle, le ministre cherche surtout à se « dédouaner », « en feignant d’ignorer l’état de délabrement de la justice »

Dans un contexte où les menaces contre les juges se sont accentuées, cette attitude « jette le discrédit sur l’autorité judiciaire, et crée un climat de défiance, qui lui-même fait naître ensuite des actes de violence », estime-t-elle encore. « On préfère jeter des gens en pâture plutôt que de reconnaître qu’on n’investit pas suffisamment dans la justice », abonde Christophe Bourgeois. Dans une rare lettre au ministre, le président de l’USM, Ludovic Friat, a même jugé ce lundi « inadmissible » que des magistrats « soient désignés responsables et soumis à la vindicte et aux menaces », avant même les résultats de l’enquête administrative. 

Maëlane LOAËC

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