La vie ressemble à une partie de Sudoku. Que tout soit bien organisé, et les choses se débloqueront. Dans la chambre 36 de l’hôpital parisien, où je suis assignée à résidence pour ma rééducation depuis qu’un AVC m’a laissée hémiplégique, le nez dans un Sudoku, j’attends souvent. Que les aides-soignantes passent, que mes enfants et amis pointent leur nez, que débute une émission à la radio ; j’attends tout le temps le moment de ma sortie, en vérité. Coincée entre deux événements spectaculaires, le souvenir de l’AVC et le rêve de quitter l’hôpital debout, je consacre aussi mes heures d’hospitalisation à me torturer avec des questions impossibles.
Comment sait-on ce qu’il faut répondre à un sourire ? Que le rose est rose et le bleu, bleu ? Quelques jours après être sortie du coma, je m’interrogeais sur l’habitude que j’avais prise, lorsque ma voix était empêchée par l’intubation, de lever ou baisser le pouce pour répondre à mes interlocuteurs. Tu aimes ces fraises ? Pouce levé. Tu veux aller aux toilettes ? Pouce en bas. Pourquoi et comment ces signaux s’étaient-ils imposés ?
Je demandais souvent à mon informateur préféré si ce moyen de communication avait surgi spontanément ou si une infirmière me l’avait suggéré. Nicolas, mon mari, ne savait plus quand j’avais commencé à mimer ainsi mes approbations ou mécontentements. Il se souvenait seulement que, pour me faire réagir pendant les quinze jours passés dans le coma, une infirmière de réanimation hurlait à mon oreille : « MADAME ! SERREZ FORT MA MAIN ! » Peut-être était-ce avec elle que j’avais apprivoisé le geste – sauver la vie ou donner la mort, tel un empereur romain au cirque.
Le goût du riz au lait
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