• L’humour très particulier des frères Wayans revient titiller le public avec un sixième opus de leur franchise parodique.
  • En salles depuis mercredi 3 juin, la version française a nécessité un « intense » travail d’adaptation auquel ont collaboré trois humoristes.
  • Bob Yangasa et Christine Berrou nous livrent les petits secrets d’une mission d’équilibriste, entre respect du matériel d’origine et clins d’œil franco-français nécessaires.

Son regard plein de malice s’illumine davantage en découvrant la VHS dans nos mains. « Est-ce que je suis doublée ? », s’enthousiasme Anna Faris, désireuse de savoir comment dire en français l’une de ses répliques les plus cultes de Scary Movie. « Mais qu’est-ce que tu attends ? », lançait-elle dans le premier film, écho évident à la même scène jouée par Jennifer Love Hewitt dans Souviens-toi… l’été dernier. La saga parodique née au tournant des années 2000 a attendu 25 ans avant de retrouver ses créateurs pour un sixième film, au cinéma depuis ce mercredi.

Sur une adaptation comme celle-ci, on écrit une minute en deux-trois heures entre les dialogues purs, les recherches de références et le synchronisme à l’image

Bob Yangasa

« Irrévérencieux », « audacieux », « impitoyable », « physique », « politiquement incorrect »…  Shawn et Marlon Wayans ne manquaient pas de qualificatifs au moment de nous définir leur style sans tabou, aussi potache que vulgaire et surtout ultra-référencé. Sur le papier, sa traduction a tout d’une mission impossible que même Tom Cruise ne saurait relever. Bob Yangasa, qui adapte des films depuis 26 ans, n’a pas tremblé quand le studio Paramount l’a contacté. « Plus c’est difficile, plus on aime ça dans notre métier. C’était une chance de pouvoir se frotter à un projet ambitieux et compliqué. Il n’y a rien de plus gratifiant que d’avoir ce genre de challenge », souligne-t-il auprès de TF1info. 

Bob Yangasa n’a pas participé à la version française des premiers Scary Movie mais « tire son chapeau » à ses prédécesseurs dont il a « étudié les versions » pour s’inscrire « dans la continuité ». « C’est une écriture qui était déjà riche à l’époque », note-t-il. « Sur une adaptation comme celle-ci, on écrit une minute en deux-trois heures entre les dialogues purs, les recherches de références et le synchronisme à l’image. On vous donne trois semaines pour un film de deux heures. Voyez ce que ça peut donner ! Mais on est motivé par le résultat », détaille-t-il. Un travail d’autant plus « intense » que Scary Movie n’autorise pas de temps mort tant les répliques fusent à l’écran. La blague doit aussi se marier avec la gestuelle des comédiens. Sauf qu’à avoir trop la tête dans le guidon, on en oublie parfois comment poursuivre sa route. 

Une fois que j’ai eu les mains dans le cambouis, je me suis rappelée à quel point ils allaient loin

Christine Berrou

Paramount a donc fait appel à des « snipers », appelés ainsi dans le milieu, pour affiner la traduction déjà établie. « C’est comme les épices dans une sauce. Il faut que les apports enrichissent le produit sans le dénaturer. On leur dit d’y aller et de réécrire », détaille Bob Yangasa qui s’est entouré du trio d’humoristes Marc-Antoine Le Bret, Romain Cheylan et Christine Berrou pour pimenter l’ensemble. « J’avais déjà eu le plaisir de collaborer avec Bob sur le dernier Tortues Ninja. J’avais travaillé avec une autre traductrice sur Y a-t-il un flic pour sauver le monde ? qui déjà, en termes d’humour, allait assez loin », nous rappelle cette dernière.

Marlon Wayans, Regina Hall et Shawn Wayans se retrouvent dans « Scary Movie », 25 ans après le 2e film. – PARAMOUNT

« J’ai dit oui tout de suite parce que je suis de la génération Scary Movie. Évidemment que c’était un honneur. Mais c’est vrai qu’une fois que j’ai eu les mains dans le cambouis, je me suis rappelée à quel point ils allaient loin », poursuit Christine Berrou. « On se demande si on peut rire de tout. J’avais deux voix dans ma tête, le petit ange et le démon comme dans les dessins animés. À un moment donné, je pense qu’il faut lâcher prise et respecter aussi la démarche artistique des frères Wayans qui font partie des gens qui repoussent les limites », ajoute-t-elle. 

« Il faut s’approcher le plus près possible des limites sans blesser personne. Il n’y a pas de méchanceté », renchérit Bob Yangasa à propos de l’humour à la Wayans qui n’a pas de pendant en France. Christine Berrou et ses acolytes sont intervenus pour trouver des équivalents à « toutes les blagues qui étaient difficilement traduisibles à l’identique ». « On y a passé deux jours montre en main », dit-elle, présentant ses excuses à son collègue « parce que la charge du travail n’était pas du tout la même ». « C’est lui qui a fait la traduction. Nous, on est juste venus poser quelques petits ajustements ça et là, sur une quinzaine de répliques, pas plus », insiste-t-elle.

Sur ce film-là, on peut dire qu’on est la résistance à l’IA parce qu’elle n’est pas capable de cette imagination brute

Bob Yangasa

L’une d’elles, évoquant Parcours Sup, fait particulièrement mouche et témoigne de la fluidité de l’adaptation d’un film qui semble avoir été écrit en français au départ. « Je voulais faire un clin d’œil au spectateur pour qu’il se sente respecté, qu’il voit qu’on n’a pas fait les choses n’importe comment », sourit Christine Berrou. « Cet exemple marque parce qu’il est inattendu. Ça, ça combat les IA. Sur ce film-là, on peut dire qu’on est la résistance à l’IA parce qu’elle n’est pas capable de cette imagination brute », martèle Bob Yangasa. Deux séquences du film ont particulièrement « donné du fil à retordre » à l’équipe et ont nécessité de « tout réécrire de A à Z », selon Christine Berrou. 

Il faut dire que ce Scary Movie tire à boulets rouges sur tout le monde, en particulier sur une Amérique trumpiste qui « a besoin des frères Wayans », véritable « bulle d’air frais » dans un climat anxiogène. « Je pense qu’ils voulaient non seulement critiquer l’état du monde et du cinéma, mais aussi se faire plaisir et revenir sur leur propre parcours. Et ça, c’était un petit peu délicat à rendre compréhensible pour le public français », analyse Christine Berrou. Tout est au final une question d’équilibre à tenir entre la volonté de respecter l’esprit original tout en le mêlant à la culture française. Mais quand ça ne veut pas, ça ne veut pas. Certains passages rajoutés à la copie finale une fois le travail d’adaptation terminé, dont une folle séquence chantée, n’ont ainsi pas été traduits car péniblement transposables. 

L’étape suivante voit les répliques mises à l’épreuve avec un comédien « pour vérifier que tout fonctionne à l’oreille », nous raconte Bob Yangasa, qui salue la « référence internationale » que représente le doublage français. « Je peux vous dire que quand on entend ses blagues, c’est un sentiment de fierté parce que ce sont des voix cultes. On a l’impression de sa taper un peu dans la main », s’enthousiasme Christine Berrou, prête à décrocher le téléphone pour un septième film en hurlant « Wassup ! ».

>> Scary Movie (1h35) avec Anna Faris, Regina Hall, Marlon Wayans et Shawn Wayans – actuellement au cinéma

Delphine DE FREITAS

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