• Le rachat d’entreprises françaises par des concurrentes étrangères implique souvent l’appropriation de brevets et de secrets industriels.
  • Entre 2020 et 2023, ces actes d’espionnage ont été multipliés par trois.
  • Tous les détails dans cette enquête du 20H de TF1.

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Le 20H

Force est de constater qu’en vingt ans, le scénario n’a de cesse de se répéter. La fusion du Français Alcatel avec l’Américain Lucent fin 2006. La vente d’Alstom, fleuron de l’industrie tricolore, à un autre géant des États-Unis, General Electric, en 2014. Le Doliprane, médicament le plus prescrit en France, cédé par Sanofi au fonds américain CD & R en avril 2025…  « En compétition économique, il n’y a pas d’amis. Leur but, c’est aussi de capter des richesses. Soit parce qu’ils ne les ont pas, soit parce qu’ils veulent être les seuls à les avoir », pose Claude Revel, ex-déléguée interministérielle à l’intelligence économique, interrogée par TF1 dans l’enquête du 20H visible en tête de cet article. Elle se trouvait, à l’époque, dans les coulisses du rachat de la branche énergie d’Alstom et s’y était opposée, bien qu’il s’agisse d’un investisseur issu d’un pays allié de la France. En vain. 

Autre exemple évocateur : celui de Vencorex, géant de la chimie française, vendu l’an dernier à Wanhua pour 1,2 million d’euros. Un groupe chinois qui n’a conservé que 54 salariés de l’usine iséroise (sur 450 au total), avant de casser les prix puis de mettre à terre l’entreprise achetée, placée en redressement judiciaire. La spécialité de Vencorex, c’étaient ses produits chimiques, son sel surtout, d’une immense pureté. « Il servait de composant pour le carburant d’Ariane et des missiles M51 », précise Denis, l’un des ouvriers licenciés lors de la reprise. « Tous ces brevets partent sous le giron chinois. On pensait que l’Etat allait intervenir et sauver l’usine, mais il laisse malheureusement partir ses industries », ajoute son ex-collègue, Pascal.

Le gouvernement n’a, en l’occurrence, pas jugé stratégiques les activités de la plateforme. Mais entre les fuites de brevets et les pertes d’indépendance comme de compétitivité, il est permis de se demander si toutes les conséquences de ces cessions d’entreprises françaises sont bien prises en compte. Pour TF1, la bourse de Londres a agrégé toutes les données des rachats d’entreprises françaises depuis 2014, jusqu’à la moindre transaction. Les Américains arrivent en tête, avec 1.718 rachats pour un total de 125 milliards d’euros, devant le Royaume-Uni et ses 1.054 acquisitions pour 48 milliards. La Chine ? Très loin du podium, elle ne se hisse qu’en huitième position, avec 195 rachats. Au total, dans ce laps de temps, 17.000 entreprises tricolores sont passées sous pavillons étrangers, dont au moins 15 hautement essentielles à la nation.

Pourtant, conscient de cette hémorragie, l’État français a mis les bouchées doubles pour tenter de l’arrêter. Pour la première fois, Bercy a ouvert les portes de son Service de l’information stratégique et de la sécurité économiques (SISSE) à une caméra. Celle du 20H de TF1. C’est dans ces bureaux que des agents alertent le ministère quand l’une de nos pépites est approchée d’un peu trop près. En cinq ans, le nombre de menaces de ce type a triplé. « Elles peuvent être juridiques, réputationnelles, cyber ou encore portées sur les ressources humaines, avec par exemple le débauchage de personnel clé au profit de compétiteurs étrangers, voire dans certains cas de puissances étrangères », indique Gustave Gauquelin, chef du SISSE.

En parallèle, la liste des secteurs stratégiques n’a eu de cesse de s’allonger. Défense, transports, énergie, spatial… Dès qu’un investisseur étranger veut acquérir dans l’un de ces domaines, le SISSE intervient pour valider, ou non, l’offre. « On regarde le projet de l’investisseur, sa stratégie, les activités de l’entreprise française, des éléments qui vont nous garantir que l’opération est compatible avec nos intérêts nationaux les plus critiques », détaille Thomas Ernoult, chef du bureau du Contrôle des investissements étrangers en France (CIEF) de la Direction générale du Trésor. Dans les faits, le ministère de l’Économie approuve la majorité de ces demandes, mais en imposant des conditions, comme le fait de garder le siège de l’entreprise en France. Cette méthode est-elle vraiment efficace ? Non, si l’on se fie à cette confidence d’un ancien de Bercy : « Nous n’avons pas toujours les moyens de nous assurer que les contraintes imposées au racheteur seront tenues dans le temps. »

Problème : l’opacité entourant finalement les rachats classiques cachent, parfois, l’infiltration d’espions étrangers, problématique autrement plus sérieuse que la perte de brevets. C’est à ce moment que nos services de renseignement interviennent. Exceptionnellement, la très secrète cellule de la Direction générale de la sécurité Intérieure (DGSI) dédiée à la contre-ingérence économique a accepté de répondre aux questions du 20H de TF1. « Un mode opératoire que l’on peut constater, ce sont les vols ou les captations d’informations par des ressortissants étrangers directement au sein des entreprises. Le service déploie alors des entraves administratives, par exemple le non-renouvellement du titre de séjour d’un individu et le rappel des conséquences de ses agissements », dévoile François, responsable analyse au sein de cette cellule. Il est, du reste, à noter que la France acquiert elle-même des entreprises étrangères, à hauteur de 19.000 en dix ans. Mais rarement dans des secteurs clés, quand Américains et Chinois les visent presque exclusivement. C’est aussi ça, la guerre économique.

Hamza HIZZIR | Reportage TF1 : Aryel CAMUS, Alexandre GAUDIN, Thomas LEROY

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