- Partout en Europe, les grands fleuves atteignent des niveaux historiquement bas, menaçant la navigation, l’agriculture ou l’industrie.
- Pour Esther Crauser-Delbourg, nous avons bâti notre prospérité sur une ressource abondante qui fait désormais défaut.
- Auprès de TF1info, l’économiste de l’eau appelle notamment à repenser notre rapport à cette ressource et à mieux la stocker.
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Les grands fleuves d’Europe sont à sec cet été. En Allemagne, le Rhin est tombé si bas que les péniches ne peuvent plus être chargées à plein. Plus à l’est, le Danube, deuxième plus long fleuve du continent, a atteint des niveaux jamais vus, au point de permettre la découverte de restes de mammouths, ou d’une épave de la Seconde Guerre mondiale, autrefois enfouis sous les eaux. En Roumanie, les autorités sont allées jusqu’à dynamiter le fond du fleuve pour ramener de l’eau vers une centrale nucléaire. En Hongrie, les quatre réacteurs de la centrale de Paks, qui couvrent plus de 40% de la consommation électrique du pays, ont même frôlé l’arrêt total (nouvelle fenêtre). Une première en plus de quarante ans.
Car quand les fleuves baissent, c’est toute une économie qui en paie le prix : la navigation, l’agriculture, l’industrie, jusqu’à la production d’électricité. Quelles sont les conséquences concrètes de cet étiage de nos cours d’eau (nouvelle fenêtre) ? Comment les anticiper ? Esther Crauser-Delbourg, économiste de l’eau et cofondatrice de la société de conseil WaterWiser, livre son analyse auprès de TF1info.
Quelles sont les activités touchées en premier par les niveaux historiquement bas des cours d’eau, partout en Europe ?
Ces niveaux bas impactent tout ce qui dépend de la navigation en général. Les Voies navigables de France (VNF) l’ont rappelé ces derniers jours : il a fallu jouer avec les barrages pour décider où relâcher de l’eau, et à certains endroits, le débit était si faible que la circulation a dû être interrompue. Or une navigation interrompue, pour un transporteur qui achemine du blé, des céréales ou d’autres marchandises, c’est du chiffre d’affaires perdu. On peut toujours reporter ce fret sur la route, mais avec d’autres conséquences : plus de camions, plus de CO2, plus d’accidents….
Et il n’y a pas que le transport de marchandises. Il y a aussi le tourisme fluvial, la plaisance, et toute l’économie qui vit autour des fleuves : quand les bateaux ne peuvent plus circuler, ce sont autant de retombées économiques en moins.
Au-delà de la navigation, quels secteurs en subissent les conséquences ?
L’agriculture, évidemment. Sur les fruits et légumes comme sur les grandes cultures, on enregistre déjà des pertes. C’est le cas des tomates, des petits pois, des poireaux… faute d’eau pour les irriguer. L’industrie est également concernée, avec des arrêtés préfectoraux, et l’on a dû réduire la production électrique (nouvelle fenêtre), notamment nucléaire, qui a besoin d’eau pour refroidir.
Le problème, c’est que tout ne se mesure pas de la même façon. L’énergie, le commerce, l’agriculture, l’industrie : cela se chiffre. Mais le vivant, beaucoup moins. Ce que nous allons perdre, à cause de ces fleuves qui s’assèchent, en ressources aquatiques (nouvelle fenêtre), en biodiversité et donc en services que cette nature nous rend gratuitement, est considérable. Et ces effets-là seront bien plus longs à se résorber.
Ce que nous allons perdre en biodiversité est considérable
Ce que nous allons perdre en biodiversité est considérable
Esther Crauser-Delbourg auprès de TF1info
En Allemagne, le Rhin est tombé si bas que le trafic fluvial en est perturbé, frappant la chimie, la sidérurgie ou le raffinage, où transitent quantité de matières premières. La France peut-elle être touchée par ricochet ?
Oui. Tout ce qui devait nous arriver par le fleuve peut être ralenti. On peut toujours substituer le camion à la péniche, mais cela signifie des délais, une hausse du coût du fret et du transit. Résultat : beaucoup de matières premières mettent plus de temps à arriver que d’habitude en France, et cela se voit déjà, sur toutes sortes de produits.
Vous alertez sur un risque à retardement pour l’hiver prochain. Lequel ?
Nous allons aborder l’automne avec des sols extrêmement secs. Or c’est en hiver, entre octobre et mars, que se fait normalement la recharge des nappes phréatiques (nouvelle fenêtre) : la végétation entre en dormance, n’a plus besoin d’eau, et la pluie pénètre les sols pour rejoindre les nappes. Le problème, c’est qu’un sol trop sec se comporte comme une éponge desséchée : si vous versez de l’eau dessus d’un coup, elle ne pénètre pas. Au lieu de s’infiltrer, l’eau risque donc de ruisseler, avec des phénomènes locaux d’inondation plus violents, et une recharge des nappes compromise.
Nous avons bâti un système énergétique sur une ressource autrefois abondante
Nous avons bâti un système énergétique sur une ressource autrefois abondante
Esther Crauser-Delbourg
Nos infrastructures énergétiques, à commencer par le nucléaire, sont-elles trop dépendantes des fleuves ?
Vous avez raison : l’eau et l’énergie sont intrinsèquement liées (nouvelle fenêtre). Gérer un parc nucléaire, c’est gérer de l’eau. EDF est d’ailleurs l’un des grands acteurs de l’eau en France, même si on ne le présente jamais ainsi. Les centrales ont besoin d’eau en quantité pour refroidir, mais elles rejettent aussi une eau plus chaude. En 2003, après avoir dû arrêter plusieurs réacteurs parce que l’eau rejetée était trop chaude, on a modifié la réglementation pour les autoriser à rejeter une eau de 6 à 10 degrés plus chaude, avec un impact de long terme sur la biodiversité, difficile à mesurer.
Mais je ne dirais pas que nous sommes trop dépendants. Nous avons simplement bâti un système énergétique sur une ressource autrefois abondante, qui tombait au bon endroit, au bon moment et en bonne quantité. Aujourd’hui, il y a une désynchronisation : les nappes se rechargent en hiver, alors que nous avons besoin d’eau en juillet. Tout l’enjeu est de resynchroniser ces cycles.
Un site industriel capable de réutiliser l’eau prélevée est plus résilient en cas de pénurie
Un site industriel capable de réutiliser l’eau prélevée est plus résilient en cas de pénurie
Esther Crauser-Delbourg
Comment, justement ? Faut-il changer complètement notre rapport à l’eau ?
Absolument, et cela passe par trois chantiers. Le premier, c’est de compter l’eau comme on a appris à compter l’électricité. Se dire : est-ce que j’utilise la bonne eau, au bon endroit, en bonne quantité et pour le bon usage ? Cela vaut pour l’industrie comme pour l’agriculture. Est-il judicieux d’installer une usine de cosmétiques, très gourmandes en eau, là où il en manque l’été ? Cela suppose aussi d’accepter d’en utiliser moins quand il y en a moins.
Le deuxième, c’est de stocker, mais intelligemment. Il y a stockage et stockage : nous sommes favorables au stockage de l’eau (nouvelle fenêtre) de surface, cette eau de pluie qui tombe en hiver et repart à la mer, qu’il faut récupérer, par exemple dans des retenues collinaires. En revanche, il ne faut pas puiser davantage dans les nappes : cette eau-là doit rester dans le sol, où elle nourrit les écosystèmes, humidifie les terres et rend possible une agriculture gratuite. N’oublions pas que 93% de l’agriculture française n’est pas irriguée (nouvelle fenêtre), précisément grâce à l’eau présente dans les sols.
Le troisième chantier, plus technologique, c’est le recyclage et la réutilisation des eaux usées. Un site industriel capable de prélever un litre d’eau puis de le réutiliser dix, vingt, trente fois en boucle fermée devient beaucoup plus résilient en cas de pénurie, d’autant qu’elles risquent de se multiplier ces prochaines années.
Le Danube traverse une dizaine de pays sur près de 2.850 kilomètres. À mesure que la ressource se raréfie, ne risque-t-on pas de basculer dans des tensions géopolitiques entre États d’un même fleuve ?
C’est ce qu’on appelle la gestion transfrontalière de l’eau : comment s’entendre avec ses voisins d’amont et d’aval, sachant que celui qui prélève en amont laisse moins d’eau à celui d’aval. Le Nil en est le cas d’école : il traverse onze pays, de l’Éthiopie à l’Égypte. Paradoxalement, l’Égypte, pourtant la plus mal placée géographiquement, a longtemps gardé la mainmise sur le fleuve parce qu’elle était la puissance économique dominante et menaçait de représailles militaires.
En Europe, nous n’avons jamais eu besoin d’en arriver là. Entre la France et la Suisse par exemple, autour du lac Léman, des ententes existent déjà pour éviter qu’on retienne trop d’eau en amont. C’est donc possible, mais à condition que chacun fasse sa part et accepte d’être sobre quand il le faut, ce qui suppose de commencer à calculer et à organiser le partage. Le sujet gagne désormais de nombreuses régions de l’OCDE, et plus seulement des pays en développement.

