- Depuis septembre, la pelouse qui accueille le Paris FC et le Stade Français bénéficie d’un système d’irrigation unique au monde.
- Fini l’arrosage en surface, coûteux et problématique en période de sécheresse : la pelouse est hydratée… par en-dessous.
- Développée par l’entreprise française Natural Grass, cette technologie prometteuse va s’exporter partout dans le monde. Reportage.
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Notre planète
À Jean Bouin, c’en est fini du casse-tête du jardinier. La pelouse ne craint ni les températures élevées ni les « maladies du gazon », telles que les champignons. Et pourtant, elle est fort malmenée chaque week-end : les lieux accueillent les équipes de football du Paris FC et de rugby du Stade Français, Jean Bouin étant la seule enceinte sportive à accueillir deux sports en résidence.
Le secret d’une pelouse en bonne santé, sobre en eau et en produits chimiques ? Une technologie innovante développée par l’entreprise française Natural Grass. À l’origine spécialisée dans les pelouses hybrides destinées à être foulées par des sportifs professionnels, l’entreprise a développé un tout nouveau système d’irrigation. « Ici, nous avons simplement recréé ce qui existe dans la nature
« , résume Clément Bodin, son directeur général.
Sous le stade, une cuve de stockage des eaux de pluie
Après un chantier express de huit semaines au cœur de l’été 2025, la pelouse du Stade Français et du Paris FC est en effet arrosée… par le sol. Fini l’arrosage automatique en bord de pelouse. Concrètement, le système, baptisé AquaFlow, consiste à recréer sous la pelouse une « vraie-fausse nappe phréatique », sorte de cuve qui se remplit d’eau lorsqu’il pleut sur la capitale.
« Grâce à un pilotage informatique, nous pouvons faire varier la hauteur de cette réserve d’eau, entre 30 et 50 centimètres, selon les besoins du gazon
, explique encore Clément Bodin, tablette de contrôle en main. Quand il pleut, on fait baisser le niveau de la nappe et inversement
. »
Des capteurs installés sur la pelouse permettent d’indiquer l’état de celle-ci et ses besoins en eau, intelligence artificielle à l’appui. Il est même possible d’irriguer une seule partie du stade, si cela est nécessaire, l’exposition de la pelouse variant d’un bout à l’autre du terrain.
La canicule de 2022 a marqué le monde du sport
Les résultats sont impressionnants : les carottages – cette technique qui consiste à extraire une partie de la pelouse dans sa profondeur, sous forme de carotte – montrent que les racines sont bien plus longues avec cette technologie que dans un stade classique (sur la photo ci-dessous : les racines à gauche au moment de l’installation de la pelouse, à droite les racines aujourd’hui). Ainsi irriguée, la pelouse est prête à amortir chocs et autres passes décisives.
Ce dispositif, soutenu par l’Ademe, l’agence de la transition écologique, vise deux objectifs : réduire la consommation en eau et diminuer la quantité d’intrants chimiques utilisés. En clair : s’adapter aux nouvelles conditions climatiques. « Pendant la canicule de 2022
, la sécheresse a inquiété toutes les enceintes sportives
, se souvient Maël Besson, spécialiste de la transition écologique du sport, fondateur du cabinet Sport 1.5 et partenaire de Natural Grass. Si les arrêtés sécheresses ont épargné les grands stades, certaines collectivités n’ont pas eu d’autre choix que de laisser leur pelouse dépérir
. »
Dans le monde du sport, cet épisode a durablement marqué les esprits, alors que les épisodes de sécheresse sont appelés à se répéter et à s’intensifier sous l’effet du changement climatique.

Jusqu’à 90% de consommation d’eau en moins
La technologie AquaFlow pourrait donc être une partie de la réponse. Si le Stade Jean Bouin est la première enceinte sportive professionnelle à la déployer, celle-ci était en test depuis plusieurs années, notamment à Marcoussis, où les rugbymen français s’entraînent. « Les premiers retours d’expérience sur d’autres sites montrent jusqu’à 70 à 100% d’économies d’eau par rapport à un arrosage traditionnel, tout en garantissant la qualité des conditions de jeu
« , promet Natural Grass.
À Jean Bouin, depuis septembre, les consommations en eau ont diminué de 90%, la pelouse était toujours arrosée de façon classique juste avant l’entrée des joueurs pour leur assurer un meilleur confort. Par ailleurs, aucun champignon ne s’est développé. Résultat : zéro intrant chimique destiné à les chasser.
Car classiquement, les stades de football ou de rugby sont édifiés sur du sable, créant les conditions parfaites pour les « maladies du gazon ». L’arrosage de la pelouse par des températures élevées génère de l’humidité qui profite en effet aux pathogènes. Pour s’en débarrasser, il faut utiliser des produits chimiques, et beaucoup. Mais comme il fait chaud, il faut arroser et ces intrants se retrouvent lessivés : résultat, la consommation de produits explose.
Dans le stade parisien, la « vraie-fausse » nappe phréatique permet de casser ces conditions d’humidité favorisant les maladies, car l’eau est souterraine et non plus en surface.

Bientôt des terrains en Arabie saoudite ?
Natural Grass est en discussion pour déployer sa technologie dans d’autres stades français mais aussi aux États-Unis, en Afrique du Nord et en Arabie saoudite. Des terrains au Maroc en sont également équipés. Car l’enjeu est aussi de réduire les consommations d’eau dans des pays qui sont déjà en difficulté sur ce sujet, en raison de leur climat.
« Au Maroc par exemple
, les précipitations ne sont pas suffisantes pour assurer une irrigation autonome et il faut compléter en remplissant la nappe,
explique le directeur de Natural Grass, mais on peut utiliser des eaux usées et là-bas, AquaFlow a permis de diviser par trois la consommation d’eau. »

Un enjeu : adapter le sport au changement climatique
Le coût de son installation peut varier de 800.000 à 2,5 millions d’euros, selon les conditions et les enceintes sportives. Le prix à payer pour adapter le sport aux nouvelles conditions climatiques, si l’on veut maintenir les compétitions, réduire les coûts liés aux produits chimiques et s’adapter à la rareté de la ressource en eau.
« Le sport est vulnérable au changement climatique et nous devons trouver des solutions pour s’adapter
, analyse Maël Besson. Nous devons imaginer des équipements sportifs compatibles avec les conditions climatiques futures car il n’est pas raisonnable de considérer que nous aurons les mêmes ressources en eau, les mêmes conditions climatiques à absorber
. »
En France, la moitié des installations sportives ont en effet été construites avant 1987 et ne sont pas ou peu adaptées aux fortes chaleurs. « Dans un monde à +2° degrés, nous connaitrons jusqu’à vingt jours par an de vagues de chaleur qui affecteront les pelouses
« , rappelle encore l’expert.
Au stade Jean-Bouin, la question de l’eau est presque de l’histoire ancienne. Car même s’il ne pleut pas à Paris, les réserves de la nappe permettent d’irriguer la pelouse pendant trente jours en autonomie, assure Natural Grass.
Quant aux réserves ainsi constituées, elles ont même un « effet bénéfique
» sur l’environnement urbain : « La présence de cette cuve de stockage réduit le risque d’inondations en cas de fortes pluies
, explique Clément Bodin. Et préserve ainsi la Seine des débordements et de la pollution
. »
Côté joueurs, l’expérience a convaincu : notée chaque week-end, comme les autres gazons professionnels, la pelouse de Jean Bouin affiche un fier 18/20.












