Questionnée sur l’intérêt d’envoyer « une femme » dans l’espace, la spationaute française Sophie Adenot a répondu : « Je ne pense pas que l’exploration ait un genre. » Cette question mal posée, voire un brin misogyne, en appelle une plus intéressante : quelle est, au fond, l’utilité d’envoyer des humains dans l’espace ? En lisant Une histoire de la conquête spatiale, d’Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin (La Fabrique éditions, 2024), six décennies d’odyssées en orbite peinent à fournir une réponse à cette coûteuse question.
Au début des années 1960, les premiers astronautes n’occupaient pas une place très différente de celle des chiens et des primates qui les avaient précédés. On envisagea même un temps de les droguer et de les envoyer sous anesthésie générale : pour leur épargner les secousses du décollage, mais aussi pour éviter qu’ils n’appuient sur un mauvais bouton. Dans les premières capsules Mercury, l’installation d’un hublot fait débat : les ingénieurs n’en voient guère l’utilité, puisque les pilotes d’essais n’avaient en réalité rien à piloter. Le vol habité sert de paravent au programme bien plus stratégique de missiles intercontinentaux. Le président Dwight Eisenhower ne s’y trompe pas : quand on lui parle du projet Apollo, il ironise sur l’absence d’ennemis américains sur la Lune.
Les scientifiques expriment aussi leurs réserves. James Van Allen, un vrai pionnier du spatial, découvreur des ceintures de radiations terrestres grâce au satellite scientifique Explorer 1, qualifie en 1959 l’humain dans l’espace de « nuisance fabuleuse ». Le corps des astronautes bouge, dégage de la chaleur et des gaz perturbant les mesures. Il faut aussi de nombreux appareils qui vibrent, chauffent et sont très lourds, ce qui réduit la charge utile des fusées. Par rapport à une sonde automatique, un équipage impose des systèmes très coûteux et souhaite revenir entier sur terre, ce qui alourdit encore les fusées et la facture. Dans les années 1970, le programme Apollo est très critiqué par l’élite scientifique américain, notamment par le double Prix Nobel Linus Pauling, ainsi que pour son coût extraordinaire – jusqu’à 4,5 % du budget fédéral américain – et la faiblesse non moins extraordinaire de ses résultats scientifiques.
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