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« Willie Colón a joué un rôle clé dans l’histoire de la salsa »

Espace PresseBy Espace Pressefévrier 25, 2026
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« Willie Colón a joué un rôle clé dans l’histoire de la salsa »
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés La mort de Willie Colon, le faux « méchant » de la salsa

De l’avis majoritaire, la salsa est un style qui repose sur la musique afro-cubaine, de nombreux titres sont des sones cubains modernisés et urbanisés, lorsqu’il ne s’agit pas d’adaptations. Pourtant chez Willie Colón, l’influence portoricaine est prépondérante. Quels éléments a-t-il amenés ? Et qu’a apporté son premier chanteur, l’icône portoricaine Héctor Lavoe ?

Oui, bien qu’ils soient pour l’essentiel composés de musiciens portoricains ou nuyoricans, les orchestres qui ont élaboré la salsa au cours des années 1960 se sont très majoritairement appuyés sur une base afro-cubaine (notamment l’œuvre d’Arsenio Rodríguez) qu’ils ont modernisée. Si Willie Colón n’est ni le premier ni le seul, c’est incontestablement lui qui a le plus contribué à intégrer les genres afro-portoricains (bomba, plena, aguinaldo…) à la salsa, et ainsi à l’enrichir d’une saveur borinqueña. La bomba est par exemple au cœur de « Ché ché colé » qui ouvre l’album Cosa Nuestra (1969) et qui allait devenir l’un des plus grands tubes du duo Willie Colón-Héctor Lavoe mais aussi de l’histoire de la salsa. L’influence portoricaine est plus importante encore sur l’album Asalto Navideño (1971) qui modernise la música jíbara (musique paysanne portoricaine) qu’affectionnait particulièrement Héctor Lavoe et qu’il chantait avec tant d’émotion. Alors que Colón était un Nuyorican, certes initié aux genres portoricains par sa grand-mère, Lavoe avait grandi à Porto-Rico, bercé par la música jíbara, et c’est principalement lui qui l’a introduite dans l’orchestre de son compère. Mais le duo ne se contente pas d’intégrer le folklore de Porto-Rico, il le modernise magistralement, comme en témoigne par exemple « Canto a Borinquen » inspiré de l’aguinaldo « Amor y patria » de Ramito.

En quoi la musique de Willie Colón a rencontré à ce moment précis les aspirations de la population latine des quartiers populaires ?

Il me semble que c’est particulièrement le cas des albums que Willie Colón a réalisé avec Héctor Lavoe entre 1967 et 1973. Une période où la communauté portoricaine qui vivait dans le barrio était victime d’une intense ségrégation et d’une grande pauvreté. A la suite de leurs frères Afro-Américains, les Portoricains entrent en révolte et, en 1969, naissent les Young Lords, version nuyorican des Black Panthers. Dans ce contexte incandescent, la sonorité rugueuse voire agressive de l’orchestre de Colón, les paroles célébrant l’identité portoricaine ainsi que les pochettes d’album, où Colón est représenté sous les traits stéréotypés d’un gangster du ghetto, ne pouvaient que trouver un écho favorable au sein du barrio.

Comment cette musique urbaine aux sonorités new-yorkaises s’est-elle exportée avec succès parmi les populations de pays très différents d’Amérique latine ?

Des pays très différents certes mais où sévissaient les mêmes fléaux qu’à New York. L’explosion urbaine et la ségrégation ethnico-socio-spatiale qui marquaient alors les pays d’Amérique latine en faisaient un réceptacle naturel pour la salsa. Dont il ne fait pas non plus oublier une composante essentielle : la salsa est avant tout une musique festive, faite pour danser, et qui a largement servi d’exutoire à une population dont le quotidien était difficile. Celle-ci a donc, en Colombie, au Venezuela et dans un grand nombre de pays caribéens, accueilli à bras ouvert les orchestres de salsa new-yorkais qui venaient s’y produire. Si, dans un premier temps, les groupes de ces pays se sont beaucoup inspirés des modèles new-yorkais (qu’on songe à la sonorité des groupes de Fruko dans les années 1970), ils ont ensuite développé leur propre salsa, comme en témoignent le Grupo Niche ou Joe Arroyo y la verdad en Colombie.

Willie & Rubén

Pochette de l’album « Siembra » (1978) de Willie Colón et Rubén Blades

Après son duo légendaire avec Héctor Lavoe, Willie Colón entame une collaboration avec le chanteur panaméen Rubén Blades. Qu’est-ce que celui-ci a apporté à Colón et à l’histoire de la salsa ?

L’album « The Good, The Bad, The Ugly » (1975) constitue une transition dans la trajectoire de Willie Colón : Lavoe y est encore présent (il interprète le sublime « Que bien te ves ») mais pour le reste c’est Rubén Blades qui est au chant. D’ailleurs, pour qui voudrait avoir une idée de la puissance de l’orchestre de Colón à cette époque, je ne peux que recommander l’extraordinaire vidéo de la répétition en studio d’El Cazanguero1, très différente de la version finalement enregistrée sur l’album.

Mais, comme je l’indiquais dans l’ouvrage coécrit avec Yannis Ruel2, c’est surtout à partir de l’album « Metiendo mano » (1977) que « Rubén fait entendre sa voix singulière en utilisant la salsa comme une arme de critique sociale et politique, tout en conservant l’énergie et la dimension festive de cette musique ». On y trouve notamment « Pablo Pueblo » et « Plantacion Adentro », premiers manifestes de la salsa consciente dont Bladés sera la figure de proue. Rubén y chante l’ouvrier exploité, dont le revenu ne suffit pas à nourrir sa famille et le génocide brutal des peuples autochtones.

« Siembra » constitue indiscutablement le chef-d’œuvre de la collaboration entre Colón et Blades et l’un des meilleurs albums de l’histoire de la salsa. L’un de ces rares albums dont on se dit qu’une assemblée de fées s’est penchée sur son berceau. Le disque s’ouvre avec « Plástico », « critique au vitriol des classes dominantes, de leur obsession de l’argent et des apparences, de leurs préjugés raciaux et mépris de classe. » 2. La chanson invite les Latinos à résister aux sirènes du capitalisme, à conserver leur identité culturelle et à s’unir pour réaliser le rêve bolivarien d’une « Latinoamérica unida ». Il contient également le mythique « Pedro Navaja » et quantité de perles rares comme « María Lionza » ou « Buscando Guayaba », le morceau à l’origine de mon amour pour la salsa.

Si Rubén a apporté une dimension sociale et poétique à l’orchestre de Willie Colón (et plus généralement à la salsa), il faut aussi dire que celle-ci n’aurait sans doute pas pu s’affirmer sans Willie Colón3 : le poids qu’il avait alors au sein du label Fania a permis d’imposer le disque à Jerry Masucci, d’abord effrayé par la dimension trop sociale et anti-impérialiste de cet album.

Lire aussi | Le Mot et Le Reste publie « Salsa ! », un ouvrage de référence sur les musiques afro-caribéennes

Celia & Willie

Pochette de l’album « Only they could have made this album » (1977) de Celia Cruz et Willie Colón

Lorsqu’on évoque la carrière de Willie Colón, les périodes Héctor Lavoe et Rubén Blades se distinguent nettement. Mais il a également sorti 3 albums avec Celia Cruz, que pouvez-vous en dire ?

Je ne mettrais pas la collaboration de Willie Colón et Celia Cruz au même niveau que les deux autres que vous évoquez. La première a constitué un moment fondateur et un climax dans l’histoire de la salsa, la seconde a joué un rôle fondamental dans l’avènement de ce qu’on a appelé la salsa consciente. En outre, ces deux collaborations ont été des tremplins essentiels pour Lavoe et Blades, qui commençaient alors leur carrière. Rien de tel pour Celia Cruz, qui était déjà considérée comme la « reina de la salsa » quand elle enregistre son premier album avec Willie Colón en 1977. En revanche, je rejoins la spécialiste Rosa Marquetti quand elle considère que la collaboration de Celia avec Willie Colón représente ce que la légendaire chanteuse cubaine a accompli de plus abouti pour le label Fania4. C’est particulièrement vrai de l’album « Only They Could Have Made This Album », qui témoigne de l’éclectisme musical de Colón et de la capacité de Celia Cruz à briller dans tous les registres qui lui sont proposés (bomba, merengue, bolero, rumba…). Si « Celia y Willie » (1981) contient encore quelques perles, le niveau de leur collaboration décroît avec celui des productions de Fania et « The winners » (1987) est sans grand intérêt.

A lire | « Celia Cruz a construit sa carrière à la force du poignet »

Mais, à vrai dire, il n’est pas tout à fait possible de distinguer des phases dans la carrière de Willie Colón à partir de 1977, où il mène de front ses collaborations avec Rubén Blades, Celia Cruz et ses premiers albums en tant que chanteur.

L’héritage d’« El malo »

La carrière de Willie Colón a connu son lot de controverses : un peu moqué pour la qualité de son jeu à ses débuts, parfois rejeté pour ses prises de position conservatrices alors qu’il avait contribué à une œuvre progressiste, ses démêlés avec Rubén ont désolé les fans, n’en jetons plus. Et pourtant les hommages sont unanimes…

Ah bon ? Willie Colón n’était pas un bon tromboniste ? Il n’était certes pas du niveau de Barry Rodgers (qui l’était ?) mais soyons sérieux ! Oui, comme beaucoup malheureusement, en vieillissant et en s’enrichissant, Colón est devenu plus conservateur. On peut le regretter mais, à mon sens, cela n’enlève rien à son immense apport musical. En tant que chef d’orchestre, compositeur, producteur, tromboniste, chanteur, pilier de la Fania All-Stars et du fait des collaborations mythiques que nous avons évoquées, Willie Colón a joué un rôle clé dans l’histoire de la salsa, peut-être même le plus important.

Lire aussi | Cinq titres à retenir de Willie Colón

1 Willie Colón et Rubén Blades répètent « El Cazanguero » (Youtube)

2 « Salsa ! Un voyage musical en 100 disques essentiels » de Fabrice Clerfeuille et Yannis Ruel

3 « Sans les conseils de Colón, Blades aurait en effet eu peu de chances de réussir dans le domaine de la salsa. » (Jaime Torres-Torres pour Fania records)

4 Sur le Monde.fr : « Celia Cruz a construit sa carrière à la force du poignet »

« Salsa ! Un voyage musical en 100 disques essentiels » de Fabrice Clerfeuille et Yannis Ruel, 352 pages, éditions Le Mot et Le Reste.

Yannick Le Maintec

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