- Avec un trafic quasiment au point mort dans le détroit d’Ormuz, le commerce mondial de pétrole est dangereusement ralenti.
- L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis disposent de deux oléoducs, construits justement pour court-circuiter ce passage maritime vital.
- Mais leurs capacités quotidiennes sont loin de pouvoir compenser celles des pétroliers à l’arrêt.
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L’ouvrage est monumental, et sa construction au début des années 1980 avait pris quatre ans. L’oléoduc Est-Ouest avait précisément été conçu pour court-circuiter le passage par le détroit d’Ormuz – à l’époque à cause de la menace que faisait peser sur le passage maritime la guerre entre l’Iran et l’Irak. La fermeture de facto de ce détroit vital, depuis le début du conflit il y a un peu plus de deux semaines, lui donne pour la première fois l’occasion de remplir sa mission initiale.
Les autorités saoudiennes ont bien augmenté le débit de pétrole brut qui l’emprunte, qui devrait atteindre son maximum d’ici à quelques jours. Pourtant, même à plein régime, l’oléoduc ne permettra pas de compenser la mise à l’arrêt des pétroliers entre le golfe Persique et le golfe d’Oman.
Autre goulot d’étranglement
C’est un pipeline de 1,20 m de diamètre, qui relie les sites d’extraction de la côte orientale saoudienne sur le golfe Persique au port de Yanbu, sur la mer Rouge, en traversant quelque 1.200 kilomètres de désert. La capacité maximale de l’ouvrage est de 7 millions de barils par jour, un débit qui devrait être atteint sous peu, a annoncé mardi dernier Amin Nasser, le PDG d’Aramco (nouvelle fenêtre), la compagnie pétrolière publique saoudienne – la plus grande du monde en volume de production.
Pourtant, outre que l’oléoduc n’a jamais été exploité durablement à son débit maximal, une autre forme d’étranglement des exportations se profile. Mathématiquement, un débit de 7 millions de barils quotidiens pourrait sembler suffisant pour absorber les quelque 6,3 millions de barils de brut exportés en moyenne en temps normal par l’Arabie saoudite. Mais c’est négliger plusieurs paramètres.
D’abord, l’oléoduc était déjà utilisé à hauteur de 1,7 million de barils par jour en temps normal. Ce qui amène le solde de sa montée en puissance à seulement 5,3 millions de barils qui pourraient être déroutés de l’itinéraire maritime. Ensuite, le port de Yanbu, destination de l’oléoduc sur la mer Rouge, ne peut exporter que 4,5 millions de barils par jour.
Puis ce pétrole brut doit encore être raffiné, et les capacités des infrastructures de la région sont déjà saturées. Enfin, les exportations saoudiennes comprennent également 1,4 million de produits déjà raffinés, qui ne sont pas éligibles à un transport par oléoduc. Ce qui fait dire à l’analyste Arne Lohmann Rasmussen (nouvelle fenêtre), auprès du site d’information Middle East Eye, que « le goulot d’étranglement concerne plus les produits raffinés que le pétrole brut ».
Une alternative fragile
Et il ne s’agit d’une solution que pour le pétrole saoudien, soit moins du tiers des quelque 20 millions de barils de brut qui transitent quotidiennement par le détroit d’Ormuz en temps normal. Les productions de Bahreïn, de l’Irak ou du Koweït ne disposent pas de telles solutions. L’invasion du Koweït par Saddam Hussein, à l’été 1990, a mis fin à un projet analogue d’oléoduc entre l’Irak et le port de Yanbu, rappelle le Wall Street Journal
(nouvelle fenêtre). Il s’agissait alors, comme pour l’oléoduc saoudien dix ans plus tôt, de garantir un passage pour le pétrole en direction des marchés européens, via le canal de Suez, au nord de la mer Rouge. C’était bien avant l’explosion de la demande asiatique, désormais majoritaire dans les exportations de brut du Golfe.
Les Émirats arabes unis disposent, eux aussi, d’un oléoduc, qui court-circuite le détroit d’Ormuz en passant au sud de celui-ci, depuis Abou Dhabi jusqu’au port de Fujaïrah, sur le golfe d’Oman. Une structure de 360 kilomètres de long, opérationnelle depuis 2012, mais qui ne peut transporter qu’environ 1,8 million de barils de brut par jour… et est déjà exploitée à hauteur de 1,1 million en temps normal.
La compagnie d’État émiratie Adnoc vient d’ailleurs de suspendre ses chargements de brut au terminal de Fujaïrah, après qu’une attaque de drones a déclenché un incendie sur le site. C’est l’autre point faible de l’hypothèse du contournement du détroit d’Ormuz : les infrastructures sont à portée de tirs iraniens, même si Téhéran semble jusqu’ici s’être gardé de provoquer des dégâts irréparables. Le pipeline saoudien lui-même est une structure relativement facile à endommager, pointent des analystes.
Il existe un dernier obstacle à l’alternative par oléoduc, et non des moindres : une fois le pétrole acheminé sur la mer Rouge, sa route maritime en direction de l’Asie passe par le détroit de Bab el-Mandeb, à portée des Houthis du Yémen, alliés de Téhéran. S’ils se sont abstenus d’intervenir dans le conflit depuis son déclenchement il y a deux semaines, ces miliciens chiites avaient démontré, lors du début de l’offensive sur Gaza en 2023, leur capacité à décourager le commerce maritime dans ce secteur.









