C’est l’histoire d’un homme de 35 ans admis aux urgences pour des vomissements répétés, des douleurs abdominales et une distension abdominale progressive. Il n’a pas d’antécédent somatique notable, mais un lourd passé psychiatrique : une schizophrénie non traitée depuis onze ans.
La radiographie abdominale met en évidence une masse métallique dans la région gastrique gauche. L’endoscopie digestive haute, qui permet de visualiser l’intérieur de l’estomac, montre de multiples corps étrangers métalliques, identifiés comme des clés, ainsi que des ulcérations muqueuses minimes au niveau du cardia (jonction entre l’estomac et l’œsophage) et du corps de l’estomac.
Trente clés retrouvées dans l’estomac
À l’aide d’un gastroscope flexible, permettant d’explorer l’œsophage et l’estomac, les médecins parviennent, avec une pince à griffes et une sonde panier, à retirer de l’estomac 30 clés de tailles diverses et 2 aimants.
Ils extraient ces objets un à un, en protégeant l’œsophage à l’aide d’un tube afin d’éviter toute lésion lors des manœuvres répétées d’extraction. Un cliché abdominal de contrôle confirme l’absence de corps étranger résiduel.
Ce cas, rapporté en mars 2026 par une équipe somalienne dans le Journal of Surgical Case Reports, illustre une ingestion volontaire et massive de corps étrangers métalliques chez un patient atteint de schizophrénie.
Dans 80 à 90 % des cas, les objets ingérés franchissent spontanément le tube digestif, comme les pièces de monnaie chez l’enfant. Environ 10 à 20 % des patients nécessitent une extraction endoscopique, tandis que moins de 1 % doivent être opérés. Les corps étrangers de plus de 2 cm de diamètre ne peuvent généralement pas franchir le pylore (l’étroit passage entre l’estomac et l’intestin grêle), ni la valvule iléo-cæcale (repli muqueux situé au niveau de l’abouchement de l’intestin grêle dans le cæcum, la partie initiale du gros intestin). De même, les objets de plus de 5 cm de long ont tendance à rester bloqués au niveau du duodénum, la première portion de l’intestin grêle qui fait suite à l’estomac.
Un autre cas, tout aussi spectaculaire, a été rapporté en 2024 par des chirurgiens iraniens dans le Journal of Medical Case Reports. Depuis trois mois, un homme de 36 ans se plaint de douleurs abdominales chroniques, de vomissements répétés et d’une intolérance progressive aux liquides et aux aliments. L’interrogatoire de ses proches met l’équipe médicale sur la piste diagnostique : ils rapportent que cet homme, par ailleurs dépendant à l’opium, a ingéré au fil des trois derniers mois de petits objets métalliques : vis, clous, écrous, clés, plaques.
La radiographie montre la présence de nombreux objets métalliques dans l’estomac. Lors de l’endoscopie, les médecins observent de nombreux corps étrangers dans la partie inférieure de l’estomac, responsables d’une obstruction de la vidange gastrique.
Près de trois kilos d’objets métalliques retirés de l’estomac
Le patient est opéré. L’intervention consiste à réaliser une incision longitudinale de dix centimètres sur l’estomac, dont la cavité est remplie de nombreux objets métalliques. Au total, 452 vis, clous, écrous, clés, pierres et autres fragments de métal, pour un poids de 2,9 kg, sont extraits de l’estomac.
Ces dernières années, plusieurs équipes chirurgicales ont rapporté des cas d’ingestion massive de corps étrangers métalliques chez des patients présentant des troubles psychiatriques.
En 2023, une équipe chinoise a rapporté dans les Annals of Medicine & Surgery le cas d’un patient de 39 ans atteint de schizophrénie. À la demande de sa mère, il avait arrêté son traitement et ne le prenait plus depuis cinq ans. Un an avant son hospitalisation, ses parents avaient retrouvé des vis dans ses selles et lui avaient fait boire de l’huile de sésame ; en l’absence d’autres corps étrangers éliminés, ils n’avaient pas consulté. Au cours de l’année suivante, le patient a pourtant continué à avaler des objets métalliques à leur insu.
La radiographie standard de l’abdomen a révélé la présence de nombreux corps étrangers opaques dans l’estomac du patient.
Lors de l’intervention chirurgicale, des clés, des clous, des barreaux de fer, des aiguilles, des coupe-ongles, des lames et des cure-oreilles ont été retirés avec succès de son estomac. Au total, 120 corps étrangers métalliques sont extraits. Fait remarquable, ce patient n’a présenté aucune complication, notamment aucune perforation digestive, malgré la présence prolongée de ces nombreux objets tranchants, une situation inhabituelle.
En 2021, dans la revue Cureus, des chirurgiens saoudiens ont indiqué avoir retiré, chez un homme de 29 ans souffrant de troubles mentaux, 52 clous de l’estomac et 14 autres situés à un mètre de la jonction iléocæcale, entre la partie terminale de l’intestin grêle et la région initiale du côlon.
La même année, des chirurgiens canadiens ont rapporté le cas d’une jeune femme de 20 ans ayant avalé à plusieurs reprises des clous et des aimants. Cette patiente présente un trouble de la personnalité borderline complexe, associé à un stress post-traumatique et à des comportements d’automutilation répétés. Elle est déjà connue pour des ingestions volontaires de corps étrangers et des intoxications médicamenteuses.
Les objets métalliques ingérés ont fini par se rassembler en une masse compacte (un bézoard) dans l’iléon terminal, la dernière portion de l’intestin grêle. Comme ils ne parvenaient pas à progresser vers le côlon, les médecins ont réalisé une coloscopie, c’est-à-dire une exploration du gros intestin à l’aide d’un tube souple muni d’une caméra introduit par l’anus.
Cette procédure a permis de récupérer dix clous et donc de réduire la taille de la masse métallique et de laisser le reste des objets passer spontanément à travers la valvule iléo-cæcale.
Les radiographies réalisées au cours des jours suivants ont montré que les objets étrangers restants progressaient dans le côlon, puis qu’ils étaient finalement éliminés par les voies naturelles.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là pour autant. Malgré plusieurs prises en charge psychiatriques, la patiente a poursuivi les comportements à risque, avec de nouvelles ingestions de corps étrangers et intoxications médicamenteuses répétées. Elle décédera deux ans et demi plus tard.
En 2020, une équipe irakienne a décrit dans l’International Journal of Surgery Case Reports le cas d’une femme de 37 ans présentant un retard mental, chez qui de multiples clous métalliques ont été retirés de l’estomac, dont l’un avait perforé la paroi gastrique.
En 2018, en Espagne, le retrait de 238 clous et vis de l’estomac et de la première partie du côlon (cæcum) a été rapportée chez un homme de 44 ans présentant un handicap mental.
En 2017, en Inde, le cas d’une jeune femme de 20 ans qui avait avalé, dans un geste suicidaire, plusieurs clous métalliques a également été publié. À son arrivée, tous ces corps étrangers pointus avaient déjà franchi le pylore et se trouvaient dans l’intestin, sans signe de perforation, tandis qu’elle continuait à tolérer l’alimentation orale.
L’équipe a alors opté pour une prise en charge non chirurgicale, avec surveillance rapprochée. La patiente a été encouragée à prendre du psyllium (un laxatif de lest) avec de l’eau ou du lait, ainsi que des bananes, et a été suivie par des examens cliniques réguliers et des radiographies abdominales quotidiennes. Elle a finalement éliminé tous les clous dans les selles, sans complication, et a pu quitter l’hôpital au bout de 12 jours.
J’aimerais conclure ce billet par un cas extrême, rapporté en 2023 par des chirurgiens iraniens dans les Annals of Medicine & Surgery. Un homme de 30 ans, sourd, est amené par ses parents aux urgences pour un motif déjà en soi préoccupant : un couteau planté dans la poitrine. Fort heureusement, la lame n’a pas pénétré en profondeur, stoppée par le sternum. Le patient est calme, ne présente ni détresse respiratoire ni saignement actif, et l’examen clinique, à première vue, se révèle rassurant. Rien, absolument rien, ne laisse présager ce que les médecins vont découvrir.
Comme souvent, c’est l’imagerie qui change tout. Une radiographie thoraco-abdominale est réalisée. Elle met en évidence une image stupéfiante : une multitude d’objets métalliques disséminés dans l’ensemble du tube digestif. Certains sont regroupés dans l’estomac, formant une masse compacte, tandis que d’autres sont éparpillés dans l’intestin.
Interrogé en langue des signes, le patient finit par avouer avoir avalé des clous, des vis, des écrous et du fil métallique… neuf jours auparavant. Il est impossible de savoir s’il les a ingérés en une seule fois ou progressivement. L’homme souffre de troubles psychiatriques sévères, avec plusieurs antécédents de gestes auto-agressifs.
Ce qui frappe alors, c’est le contraste entre la gravité potentielle de la situation et l’absence de symptômes : pas de douleur abdominale, pas de vomissements sanglants, pas de saignement rectal, pas de signe d’occlusion intestinale. Devant le nombre d’objets, leur dispersion et leur caractère dangereux, les chirurgiens décident d’intervenir, craignant une perforation digestive ou la survenue d’une péritonite.
Après incision de l’abdomen, les chirurgiens ouvrent l’estomac et en extraient les objets agglutinés. Ils poursuivent dans l’intestin grêle, réalisant plusieurs incisions au niveau du duodénum, puis du jéjunum et de l’iléon distal, pour retirer les objets restants. Pour éviter de multiplier les gestes invasifs, ils utilisent également une technique ancienne mais efficace : en injectant du sérum physiologique dans le côlon, ils poussent les corps étrangers vers le rectum afin que le patient les évacue par voie naturelle.
Extraction du tube digestif de 216 corps étrangers acérés
Au total, 216 objets métalliques sont extraits : des clous de chaussure, des boulons, des écrous et un fil métallique fin. Une radiographie réalisée en fin d’intervention confirme qu’aucun corps étranger ne subsiste.
Les suites opératoires sont simples. L’alimentation est reprise cinq jours plus tard en unité de soins intensifs chirurgicaux. Le patient est ensuite pris en charge en psychiatrie.
Au sujet de la technique consistant à faire progresser les corps étrangers vers l’anus grâce à l’injection de sérum physiologique par une incision de la portion terminale de l’intestin grêle, les auteurs précisent l’avoir retrouvée dans le plus ancien cas de la littérature répondant à leurs critères. Celui-ci a été publié en 1977 dans les Archives of Surgery par des chirurgiens new-yorkais. Il concernait un homme de 38 ans ayant ingéré 648 objets métalliques, formant une masse enchevêtrée de 24 × 15 cm dans l’estomac et dont l’extraction avait nécessité une intervention chirurgicale.
Fait remarquable, le patient n’avait présenté aucun symptôme ni complication au cours des onze années durant lesquelles il avait continué à avaler ces objets. Il s’agissait alors de la deuxième plus importante accumulation de corps étrangers métalliques jamais retirée de l’estomac d’un patient vivant.
Plus de 2 500 petits objets métalliques découverts dans l’estomac
En 1928, des chirurgiens canadiens avaient rapporté dans le JAMA le cas d’une patiente de 42 ans présentant des douleurs abdominales modérées et une masse palpable de 10 cm sous l’ombilic. À l’ouverture de l’estomac, ils avaient découvert 2 533 petits corps étrangers fragmentés, parmi lesquels des aiguilles, des morceaux de fil métallique plié, des pièces d’épingles à nourrice, des baleines de corset, des attaches de jarretelles, des clous, des boutons, des crochets de robe, des épingles de sûreté complètes, des clés cassées, une aiguille de machine à coudre, une pièce de monnaie, un bouton de manchette et une plume métallique de stylo.
Une même constante traverse ces histoires spectaculaires : derrière l’ingestion de corps étrangers métalliques, on retrouve presque toujours des troubles psychiatriques sévères, souvent anciens et insuffisamment pris en charge. Ces cas cliniques soulignent que l’urgence ne se limite pas au geste endoscopique ou chirurgical, mais doit aussi comporter un suivi psychiatrique au long cours, à même de prévenir les récidives et de limiter le risque vital.
Pour en savoir plus :
Hassan AI, Dirir SA, Abdi IM, et al. Endoscopic removal of unusual gastric impaction of 30 keys and magnets in a schizophrenic patient : a rare case report. J Surg Case Rep. 2026 Mar 17 ; 2026 (3) : rjag175. doi : 10.1093/jscr/rjag175
Farhadi F, Mohtadi A, Pakmehr M, et al. This is a successful removal of more than 450 pieces of metal objects from a patient’s stomach : a case report. J Med Case Rep. 2024 Aug 16 ; 18 (1) : 381. doi : 10.1186/s13256-024-04672-3
Rezazadeh A, Khanghah AS, Mousazadeh S, Noori F. Removing 216 sharp metal foreign objects from the digestive tract of a 30-year-old male : case report. Ann Med Surg (Lond). 2023 Jul 28 ; 85 (9) : 4553-4560. doi : 10.1097/MS9.0000000000000377
Jin S, Horiguchi T, Ma X, et al. Metallic foreign bodies ingestion by schizophrenic patient : a case report. Ann Med Surg (Lond). 2023 Apr 3 ; 85 (4) : 1270-1272. doi : 10.1097/MS9.0000000000000497
AlMuhsin AM, Alsalman F, Bubshait A, Abu Hajar RO. Surgical Management of Massive Metal Bezoar. Cureus. 2021 Jan 9 ; 13 (1) : e12597. doi : 10.7759/cureus.12597
Mesfin T, Tekalegn Y, Aman M, et al. Ingestion of Metallic Materials Found in the Stomach and First Part of the Duodenum of a Schizophrenic Man : Case Report. Int Med Case Rep J. 2022 Nov 24 ; 15 : 681-684. doi : 10.2147/IMCRJ.S386883
Benesch MGK, Howard CL, Smith CG. Endoscopic management of a nail-magnet aggregation impacted in the terminal ileum : a case report. J Surg Case Rep. 2021 Jun 29 ; 2021 (6) : rjab259. doi : 10.1093/jscr/rjab259
Mohammed AA. Ingestion of huge number of metallic nails impacted in the stomach and cecum in a mentally abnormal woman : Case report. Int J Surg Case Rep. 2020 ; 70 : 60-63. doi : 10.1016/j.ijscr.2020.04.019
Devanesan J, Pisani A, Sharma P, et al. Metallic foreign bodies in the stomach. Arch Surg. 1977 May ; 112 (5) : 664-5. doi : 10.1001/archsurg.1977.01370050124025
Chalk SG, Foucar HO. Foreign bodies in the stomach. Report of a case in which more than two thousand five hundred foreign bodies were found. Arch Surg 1928 ; 16 : 494-500. doi :10.1001/archsurg.1928.01140020045003











