- Avec « Les Rayons et les Ombres », Xavier Giannoli signe un film essentiel sur l’Occupation.
- Il met en lumière le destin tragique de Corinne Luchaire, jouée par Nastya Golubeva Carax.
- Une comédienne dont la carrière a été brisée par la maladie et ses choix personnels.
Film majeur et succès du printemps, avec déjà plus de 300.000 spectateurs, Les Rayons et les Ombres
de Xavier Giannoli raconte la descente aux enfers du journaliste Jean Luchaire, interprété par Jean Dujardin, et de sa fille Corinne, éphémère star du cinéma français incarnée par Nastya Golubeva Carax. Élève au lycée Pasteur, à Neuilly-sur-Seine, la jeune fille née le 11 février 1921 dans le XVIe arrondissement de Paris a pour camarade de classe une certaine Simone Signoret. En 1935, avant la fin de son année de troisième, elle quitte l’école pour se lancer dans une carrière d’actrice avec la bénédiction de son papa qui n’a d’yeux que pour elle.
Après une apparition dans Les Beaux Jours
de Marc Allégret, la carrière de l’apprentie-comédienne décolle suite à sa rencontre avec le réalisateur ukrainien Léonide Moguy (Valeriu Andriuta dans le film). En 1938, il la dirige une première fois dans Conflit
avant de lui donner le rôle principal de Prison sans barreaux
, celui de Nelly, la détenue rebelle d’une maison de correction pour filles. Succès public et critique, le long-métrage est soutenu à l’époque par le gouvernement du Front populaire qui le montre en exemple de sa nécessaire réforme de la justice des mineurs, suite à plusieurs scandales de maltraitance dans les prisons.
Ce qu’on ne voit pas dans le film de Xavier Giannoli, c’est que Corinne Luchaire jouera la même année dans le remake anglais, Prison without bars
de Brian Desmond Hurst, qui aurait pu lui ouvrir les portes d’une carrière internationale si l’Histoire n’en avait pas décidé autrement. Après une troisième collaboration avec Léonide Moguy pour Le Déserteur
avec Jean-Pierre Aumont et un ultime film en Italie, L’Intruse
, sa carrière s’arrête brutalement en 1940. Ce destin tragique et fulgurant, condensé en trois heures et des poussières dans Les Rayons et les Ombres
s’explique à la fois par des raisons de santé et sa vie intime.

Comme son père et des dizaines de milliers de Français à l’époque, Corinne Luchaire contracte la tuberculose, « la peste blanche » qui fait des ravages chez les jeunes adultes. Malgré des séjours réguliers en sanatorium, elle est incapable de travailler. Pire : les producteurs finissent par refuser de l’assurer. Côté privé, la jeune femme qui a longtemps donné la priorité à son métier tombe dans les bras de Guy de Voisins-Lavernière (Olivier Chantreau dans le film), un escroc flamboyant qu’elle quitte quelques semaines après l’avoir épousé.
Condamnée pour indignité nationale
Dépressive, la comédienne aurait fait une tentative de suicide suite à une liaison avec le champion de ski Emile Allais, que Xavier Giannoli n’a pas souhaité évoquer à l’écran. En 1944, elle donne naissance à une fille, Brigitte, née de son idylle avec Wolrad Gerlach, un capitaine de la Luftwaffe. Dans Les Rayons et les Ombres
, Corinne Luchaire ne semble guère se poser de questions au sujet des agissements de son père. Mais elle profite de ses relations pour faire passer en zone libre une famille juive qu’elle a rencontrée au sanatorium. Cet épisode de sa vie, qui n’est pas prouvé, vise à introduire l’ambiguïté voulue par le cinéaste.

À la Libération, l’État français se pose moins de questions. Interpellée avec son père en Italie alors qu’ils ont pris la fuite, ils sont transférés à la prison de Fresnes. Lui sera condamné à mort et fusillé. Elle sera condamnée à dix ans d’indignité nationale. Soit le fait d’avoir « postérieurement au 16 juin 1940, soit sciemment apporté en France ou à l’étranger une aide directe ou indirecte à l’Allemagne ou à ses alliés, soit porté atteinte à l’unité de la Nation ou à la liberté des Français, ou à l’égalité entre ceux-ci »
, peut-on lire dans une ordonnance de 1944. Ils seront plus de 50.000 dans son cas.
En 1949, alors qu’elle est tombée dans l’oubli, Corinne Luchaire publiera Ma drôle de vie
, un livre dans lequel elle raconte son parcours et tente de se défendre des faits pour lesquels elle a été mise au banc de la société. Elle meurt le 22 janvier 1950 à 28 ans des suites de la tuberculose, alors qu’elle s’apprêtait à tourner de nouveau avec Léonide Moguy, comme on peut le voir dans l’ultime scène du film de Xavier Giannoli. Sa fille Brigitte est, elle, décédée en février dernier, à l’âge de 81 ans.









