- « Avec la déferlante de l’IA sur le monde, qui peut prétendre que nous n’aurons pas bientôt besoin de nouvelles règles, particulièrement en Europe ? », interroge Fabrice Bonnifet.
- Le président du C3D, le collège des directeurs du développement durable, nous livre son nouvel édito.
« Foutez la paix aux Français et aux entreprises » : voici le slogan préféré des partisans de la dérégulation tous azimuts. Le paradoxe, c’est que ce sont souvent les mêmes qui prônent l’innovation… elle-même pourvoyeuse de nouvelles règles.
Et que se passe-t-il lorsqu’on innove ? On fait autrement ce que l’on faisait avant -de la marche à pied à la voiture – ou l’on fait des choses inédites, comme créer une intelligence artificielle. Pour toute innovation, il existe toujours un bon usage et un mésusage qu’il serait préférable d’anticiper pour mieux le réguler. Utiliser un marteau pour enfoncer un clou est libre de droit ; taper sur la tête de son voisin est interdit par la loi.
« Faisons confiance au bon sens », martèlent les libertariens. Seulement voilà : si le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, il est aussi la plus dévoyée. Pour contrer le mésusage endémique dans une société où la transgression devient la norme, il n’existe pas d’alternative à la régulation. Ainsi, l’injonction d’innovation permanente de notre époque, censée soutenir le développement économique par le progrès technologique, ne peut conduire qu’à une inflation de normes et de règlements. Le volume du droit a logiquement augmenté de 80 à 100 % en vingt ans selon les estimations.
Nous allons rapidement nous apercevoir qu’avec l’IA, nous continuerons de maximiser les gains pour quelques uns et de mutualiser les pertes pour tous.
Nous allons rapidement nous apercevoir qu’avec l’IA, nous continuerons de maximiser les gains pour quelques uns et de mutualiser les pertes pour tous.
Fabrice Bonnifet
Non, le bon sens ne deviendra jamais une évidence collective. Sans un droit fort et équitable, les portes du totalitarisme s’entrouvrent dangereusement. Avec la déferlante de l’IA sur le monde, qui peut prétendre que nous n’aurons pas bientôt besoin de nouvelles règles, particulièrement en Europe ? Si nous voulons nous simplifier la vie et endiguer la bureaucratie, alors cessons d’innover sans discernement ! Ou alors réhabilitons vite le principe de précaution. Autrement dit : imposons aux innovateurs de démontrer, avant la mise sur le marché, que ce qu’ils proposent n’est pas globalement nocif pour les humains et pour le système Terre.
Appliqué à l’IA, cela voudrait dire prouver que son empreinte carbone globale accélère l’atteinte de l’Accord de Paris et que son solde net d’emplois créés dépasse les suppressions de postes. Une avancée incontestable dans un secteur donné – notamment le médical pour l’IA – ne peut plus justifier à elle seule les dégâts collatéraux dans les autres secteurs et l’environnement.
Comme pour le chlordécone, les pesticides, les PFAS, l’amiante, le plastique, le cadmium… (la liste est infinie), nous allons rapidement nous apercevoir qu’avec l’IA, nous continuerons de maximiser les gains pour quelques uns et de mutualiser les pertes pour tous. Quel « progrès » voulons-nous vraiment ?









