- Des vidéos atteignant parfois des millions de vues se sont multipliées ces derniers mois sur le réseau TikTok.
- Mettant en scène un couple de personnages animés, elles défendent des représentations genrées et sexistes du couple, jusqu’à présenter des relents masculinistes.
- Derrière ces publications en série, tout porte à croire qu’une machine économique bien rodée est à l’œuvre.
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Les traits des personnages sont naïfs, la musique apaisante… et les messages, eux, particulièrement dangereux. Sur le réseau social TikTok, des dizaines de vidéos virales prétendant fournir des analyses psychologiques sur le couple ont essaimé ces derniers mois. Pour les incarner, un duo de bonshommes généralement en noir et blanc, constamment un homme et une femme. Entre deux séquences plutôt légères, sur les « étapes »
d’une relation amoureuse ou les comportements enfantins avec son partenaire, d’autres tendent au contraire à normaliser des comportements problématiques, voire inquiétants.
Nombre de ces vidéos, qui présentent tous les indices de contenus générés par intelligence artificielle (IA), décrivent des rôles très stéréotypés dans le couple hétérosexuel : certaines (nouvelle fenêtre) affirment que « le bonheur dans une relation dépend toujours d’une seule personne, l’homme »
, tandis que sa partenaire ne saurait qu’être « réceptive à l’ambiance »
. D’autres, plus graves encore, vont jusqu’à justifier le fait d’empêcher sa compagne de porter des « vêtements trop révélateurs »
, une forme de contrôle coercitif (nouvelle fenêtre) présenté comme une manière de « protéger »
la relation, dans ce clip (nouvelle fenêtre) publié le 8 août et cumulant 1,6 million de vues.
Derrière une pseudo-psychologie, un discours « caricatural » et « dangereux »
Dans les pires cas, les relations sexuelles sont décrites comme un dû dans la relation, en culpabilisant directement les femmes. « Quand un homme doit constamment réclamer des rapports intimes à sa partenaire, ça le détruit de l’intérieur. Cela peut également briser son couple »
, assure par exemple une séquence diffusée en mai (nouvelle fenêtre), vue plus de 3,8 millions de fois. « Ce qui devrait ressembler à de la passion commence à ressembler à une permission accordée »
, affirme même la voix-off, piétinant complètement le respect du consentement. « Il est prouvé que plus un couple a des rapports intimes fréquents, plus l’homme aura une bonne situation financière »
, lâche même une autre (nouvelle fenêtre).
Dans nombre de ces vidéos, diffusées par une poignée de comptes selon nos recherches, ces explications sont régulièrement rattachées à des concepts présentés comme « psychologiques »
. La douleur d’un homme privé de relations intimes serait liée au « rejet affectif relationnel »
, sa volonté de contrôler la manière de s’habiller de sa partenaire au « gardiennage affectif »
, sa prétendue place centrale dans le couple au « miroir émotionnel »
… « Je n’ai jamais entendu parler de tels concepts, de sources sérieuses »
, balaie d’emblée Soizic Deprince, secrétaire générale adjointe du Syndicat national des psychologues (SNP).
« On peut toujours mettre des termes sur des choses ressenties, mais en soi, ils ne sont pas conceptualisés dans la psychologie »
, explique la psychologue. « Et quand bien même on retrouverait une forme de terminologie scientifique, le traitement qui en est fait est tellement
simplifié, caricatural et genré
(nouvelle fenêtre), que cela n’aurait aucune pertinence par rapport au concept initial. »
Ces prétendus concepts convoqués ne servent qu’à une chose : normaliser un discours présentant l’homme « comme victimisé ou sur-responsabilisé »
. « C’est lui le seul maître à bord, alors que la femme est tout le temps considérée comme émotionnellement immature et instable »
, poursuit Soizic Deprince. Quant à la sexualité, « ce n’est pas forcément indispensable pour qu’un couple aille bien et pour qu’une personne s’épanouisse »
, rappelle la psychologue, dénonçant des contenus véritablement « glaçants »
, d’autant plus « dangereux »
qu’ils peuvent faire écho chez certains à des insécurités quant à elles bien réelles.
Des formations pour produire des « scripts » à la chaîne
Si ces différents comptes ne se réclament pas explicitement d’une idéologie misogyne, « plusieurs contenus normalisent et justifient
certaines thématiques masculinistes
(nouvelle fenêtre)«
, observe Cécile Simmons, chercheuse et autrice de La fabrique des mascus
(éditions Robert Laffont, à paraître 2027). À commencer par cette prétendue disponibilité sexuelle des femmes au service des hommes, que l’on voit aussi apparaître dans les mouvements « tradwifes » (nouvelle fenêtre), ou le contrôle exercé sur l’apparence.
Ce qui n’empêche pas ces mêmes comptes de sembler prendre davantage le parti des femmes dans d’autres vidéos, comme dans une séquence (nouvelle fenêtre) qui avance très maladroitement le concept de « charge mentale »
… Peut-être pour « essayer de jouer sur plusieurs tableaux et ne pas s’aliéner un public »
, note l’experte. Car derrière toutes ces vidéos, une même logique semble se dessiner : « produire du contenu viral »
.
Les contenus misogynes, ou du moins sexistes, sont une machine à engagement et à faire de l’argent
Les contenus misogynes, ou du moins sexistes, sont une machine à engagement et à faire de l’argent
Cécile Simmons, chercheuse spécialiste de la misogynie en ligne
Non seulement les questions de psychologie du couple sont déjà en soi un sujet qui « encourage à cliquer »
, mais « les contenus misogynes, ou du moins sexistes, sont une machine à engagement et à faire de l’argent »
, insiste Cécile Simmons. « On a une économie du sexisme en ligne. »
En multipliant les vues, ces comptes sont ainsi susceptibles de gagner en visibilité, ce qu’ils ont naturellement bien compris. L’un d’eux affiche déjà en légende (nouvelle fenêtre) une adresse mail en vue de « collab »
.
Et surtout, certains profils cherchent à exploiter au maximum le filon : ils proposent des « packs »
de création clé en main, facturés 28,99 euros. « Un système automatisé de génération de scripts de psychologie »
, pour générer des « textes originaux, viraux et prêts à l’emploi en un seul clic, de manière illimitée »
, promet par exemple un compte (nouvelle fenêtre), avec « plus de 40 personnages et stickmans 3D déjà prêts à être intégrés dans vos vidéos »
. « Programme d’affiliation disponible pour gagner une commission en partageant la formation »
, glisse un autre (nouvelle fenêtre). De fait, d’un compte à l’autre, les ressemblances visuelles sont troublantes et les scripts parfois quasi similaires, à quelques mots près.
Le risque d’une « porte d’entrée vers des milieux de plus en plus violents »
Et ce système pourrait bien alimenter une chaîne sans fin. « L’IA générative se nourrit de toutes sortes de contenus en ligne. Avec de plus en plus de contenus misogynes, y compris ceux déjà produits par l’IA, on peut supposer qu’ils vont continuer à entraîner les systèmes d’IA… et les encourager à reproduire toujours plus ces mêmes discours »
, décrypte Cécile Simmons.
Ces vidéos s’inscrivent plus largement dans un mouvement d’« enshitification »
(« merdification »
) en ligne, « la massification de contenus
très bas de gamme, qui recourent à l’IA
(nouvelle fenêtre)«
, abonde Stéphanie Lamy, chercheuse et autrice d’Agora toxica
et La Terreur masculiniste
(aux éditions du Détour). Pourtant, « ce type de discours fonctionne, c’est ça qui est terrible »
, déplore-t-elle. La viralité est entretenue par les commentaires des internautes qui adhèrent à ces propos, mais aussi ceux qui les contestent. « Tous les sujets qui génèrent de l’engagement suscitent souvent des réflexes de défense, qui sont justifiés mais qui reviennent à nourrir la bête. C’est du temps et de l’attention qui nous sont retirés »
, appuie la spécialiste.
Pour ceux chez qui ces vidéos trouvent un écho, ces comptes représentent aussi le risque « d’être des portes d’entrée vers des milieux de plus en plus violents »
: « Avec les algorithmes, c’est la spirale vers le bas… »
. Les plus vulnérables sont surtout les jeunes hommes, « beaucoup moins susceptibles d’aller chercher de l’aide psychologique »
, note l’experte.
« Cela fait très longtemps que la psychologie se retrouve instrumentalisée, transformée pour se donner de la crédibilité et raconter des choses qui arrangent »
, abonde Soizic Deprince. « Mais désormais, c’est un phénomène à très grande échelle, qui touche un public très jeune, qui a encore – et c’est normal – de l’immaturité émotionnelle. »
In fine, le risque est de voir ces vidéos façonner des comportements et être utilisées pour justifier des attitudes violentes et dominantes dans les relations. Tandis que la spirale de contenus numériques s’emballe, les répercussions dans le monde réel pourraient être tout autant décuplées.
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