- Le premier procès pour dépendance aux réseaux sociaux doit s’ouvrir ce mardi à Los Angeles, aux États-Unis.
- Le jugement pourrait faire jurisprudence pour toute une vague de litiges aux États-Unis contre les géants de la tech.
Les réseaux sociaux sur le banc des accusés : un procès inédit concernant leur nocivité s’ouvre ce mardi en Californie, où un jury populaire doit déterminer si YouTube, Facebook (nouvelle fenêtre), Instagram (nouvelle fenêtre) et TikTok (nouvelle fenêtre) ont sciemment conçu leurs applications pour rendre la jeunesse accro aux réseaux sociaux et s’ils peuvent être donc tenus responsables de la détérioration de leur santé mentale. Ce procès, qui doit se tenir plusieurs mois devant la Cour supérieure de Los Angeles, pourrait bien marquer un tournant dans la courte histoire de ces plateformes. Le jugement pourrait faire jurisprudence pour toute une vague de litiges aux États-Unis contre les géants de la tech, accusés d’avoir volontairement organisé l’addiction aux réseaux sociaux pour maximiser leurs revenus publicitaires.
Pendant des décennies, les fabricants américains de cigarettes ont délibérément menti sur les dangers du tabac pour la santé, allant jusqu’à manipuler des études scientifiques. Contrairement aux cigarettes, les réseaux sociaux ne provoquent pas de cancers. Mais leur nocivité, notamment pour la santé mentale des plus jeunes, ne fait, aujourd’hui, plus aucun doute pour la communauté scientifique. La littérature sur le sujet, en tout cas, ne manque pas. En France, l’Agence nationale de sécurité sanitaire a rendu publique, mardi 13 janvier, une vaste expertise scientifique sur les risques que font peser ces plateformes sur la santé des 11-17 ans (nouvelle fenêtre). Au terme de cinq années d’enquête, l’agence nationale énumère toute une série de « dangers très concrets »
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C’est la première fois que des réseaux sociaux doivent faire face à un jury pour avoir causé du tort à des enfants
C’est la première fois que des réseaux sociaux doivent faire face à un jury pour avoir causé du tort à des enfants
Matthew Bergman, fondateur du Social Media Victims Law Center
L’audience débutera par un long processus de sélection du jury avant l’ouverture des débats début février. Les plaintes visent les entreprises ByteDance (TikTok), Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) et Alphabet (YouTube). Également attaquée, la société américaine Snap Inc. (Snapchat) a choisi de conclure un accord à l’amiable confidentiel quelques jours avant le procès, mais cette dernière reste visée par d’autres procédures.
Le procès examinera en premier la plainte d’une Californienne de 19 ans identifiée comme « K.G.M. ». Son dossier a été jugé assez représentatif pour constituer une procédure test dont l’issue influera sur des centaines de plaintes similaires. « C’est la première fois que des réseaux sociaux doivent faire face à un jury pour avoir causé du tort à des enfants »
, souligne, auprès de l’AFP, Matthew Bergman, fondateur du Social Media Victims Law Center, dont l’équipe gère plus de 1.000 dossiers similaires. « Que K.G.M. et sa famille puissent se tenir dans une salle d’audience à l’égal des entreprises les plus grandes, les plus puissantes et les plus riches du monde est, en soi, une victoire très significative »
, se félicite l’avocat.
La jeune femme, utilisatrice de YouTube à partir de six ans puis détentrice d’un compte Instagram dès 11 ans avant Snapchat deux ans plus tard et TikTok à 14 ans, affirme avoir développé une forte addiction aux réseaux sociaux qui l’ont entraînée dans une spirale de dépression, d’anxiété et de troubles de l’image de soi. En défense, les géants de la tech s’estiment couverts par la section 230 du Communications Decency Act (nouvelle fenêtre), une loi américaine de 1996 qui les exonère très largement de toute responsabilité pour les contenus publiés par des utilisateurs sur leurs plateformes. Pour contourner l’obstacle, les plaignants attaquent donc la conception même des réseaux sociaux.
Mark Zuckerberg pourrait être contraint de témoigner
Plus exactement, l’algorithme et les fonctions de personnalisation encourageant au défilement compulsif de vidéos, plutôt que les messages hébergés. « Nous ne reprochons pas aux entreprises de réseaux sociaux de ne pas avoir supprimé les contenus malveillants de leurs plateformes »
, explique Matthew Bergman à l’AFP. « Nous leur reprochons d’avoir conçu leurs plateformes pour rendre les enfants accros, et d’avoir développé des algorithmes qui montrent aux enfants non pas ce qu’ils veulent voir, mais ce dont ils ne peuvent pas détourner le regard »
. La stratégie fait écho explicitement à celle menée dans les années 1990 et 2000 contre l’industrie du tabac, accusée d’avoir vendu un produit défectueux et nocif en connaissance de cause.
La juge Carolyn Kuhl est chargée de mener ces joutes juridiques prévues sur plusieurs mois, et dont la portée ira bien au-delà de Los Angeles. Le patron de Meta, le milliardaire Mark Zuckerberg, est le plus célèbre des dirigeants qui sera appelé à la barre, même si sa comparution en personne reste incertaine pour le moment. Adam Mosseri, directeur d’Instagram, pourrait également être contraint de témoigner lors du procès. « Le témoignage d’un PDG est particulièrement pertinent, car la connaissance qu’a ce dirigeant des préjudices causés et son incapacité à prendre les mesures disponibles pour éviter ces préjudices pourraient établir une négligence ou une ratification d’un comportement négligent »
, a souligné (nouvelle fenêtre) la juge Carolyn Kuhl.
Une procédure semblable tente d’obtenir un procès d’ampleur nationale devant une juge fédérale d’Oakland, dans le nord de la Californie, dès 2026. Plusieurs États ont aussi lancé des poursuites contre les plateformes, comme celle menée par un procureur de Santa Fe (Nouveau-Mexique) qui les tient responsables d’exposer des mineurs aux prédateurs sexuels.
Si le jury donne raison à K.G.M., les géants de la tech pourraient être contraints de verser d’importants dommages et intérêts, mais surtout de refondre totalement la conception de leurs algorithmes et de leurs applications. Les entreprises concernées, jointes par l’AFP, n’ont pas souhaité s’exprimer.











