Discutée jusqu’au Forum de Davos (Suisse), la « polycrise » est devenue une notion à la mode dans les milieux libéraux. Ce terme, popularisé par l’historien britannique Adam Tooze, tente de saisir un monde où les crises (politiques, sociales…) seraient interconnectées, et où les réponses à un problème peuvent en engendrer ou en aggraver un autre.
Une vision que partage en apparence Le Problème à trois corps du capitalisme. Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens de lui faire face) (La Découverte, 320 pages, 22 euros), qui analyse notre époque comme marquée par trois grandes crises liées entre elles : économique, écologique et anthropologique. Mais Romaric Godin diverge sur l’essentiel du diagnostic posé par la polycrise, voulant qu’il n’existe pas de cause unique à ce chaos. Or, pour ce journaliste économique à Mediapart, « le capital, force directrice de l’économie, est le nœud du problème ».
Il est donc impossible à ses yeux de résoudre ce trilemme sans s’attaquer à ce qui le fonde : la logique d’accumulation du capital. Or, « le capital est en sous-régime », constate Romaric Godin. La croissance économique étant structurellement en baisse depuis les années 1970, et plus encore depuis la crise des subprimes en 2008, le capitalisme doit trouver de nouvelles sources de profit pour ne pas s’effondrer, quitte à redoubler de violence.
Le brio de l’auteur tient à la manière dont il parvient à nourrir une analyse du réel avec un appareil conceptuel solide. Une recette déjà éprouvée dans son premier essai, La Guerre sociale en France (La Découverte, 2019), et réitérée ici avec des outils trouvés chez Karl Marx et ses héritiers, en particulier le philosophe hongrois Georg Lukacs et l’écrivain Guy Debord.
Soumis au monde marchand
C’est justement avec le célèbre auteur de La Société du spectacle (Buchet-Chastel, 1967) qu’il étaie son constat de « crise anthropologique » : l’individu se retrouve scindé entre une sphère du travail qui n’émancipe pas et une sphère de la consommation où les désirs sont soumis au monde marchand. Cette crise est intriquée avec une crise économique d’autant plus forte que, selon Romaric Godin, les grands relais de croissance – révolution numérique et tertiairisation – n’ont pas permis de remédier à la baisse de productivité. Enfin, la crise écologique est analysée comme une « rupture métabolique », soit la rupture de l’équilibre originel entre espaces façonnés par l’humain et espaces naturels soumis à une exploitation insoutenable.
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