- Après l’ultimatum des États-Unis sur le détroit d’Ormuz, l’Iran a menacé dimanche de s’attaquer aux usines de dessalement de la région.
- Ces infrastructures sont un enjeu vital pour des millions d’habitants du Golfe et essentielles à leur économie.
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L’Iran attaqué par les États-Unis et Israël : vers une quatrième semaine de guerre
Comme le pétrole, l’eau est-elle aussi le nerf de la guerre ? Donald Trump a posé un ultimatum à l’Iran dans la soirée du samedi 21 mars : que le détroit d’Ormuz soit ouvert à nouveau au trafic maritime dans les prochaines quarante-huit heures ou anéantir les principales centrales électriques de la République islamique. L’armée iranienne rejette la sommation et brandit à son tour une autre menace, viser des infrastructures énergétiques et les usines de dessalement de la région.
Cette menace a déjà été mise à exécution par l’Iran le 8 mars, où une station de dessalement à Bahreïn a été endommagée par une attaque de drones. Celle-ci est intervenue au lendemain d’accusations iraniennes d’une frappe similaire sur l’île de Qeshm, en Iran, qui aurait affecté l’approvisionnement en eau de 30 villages. Même si ces frappes demeurent contenues pour le moment, « le premier qui ose s’attaquer à l’eau déclenche une guerre qui est bien plus faramineuse que celle qu’on a aujourd’hui »
, alerte Esther Crauser-Delbourg, économiste de l’eau, interrogée par l’Agence France-Presse (AFP).
Si les attaques contre ces installations hydrauliques ne sont pas courantes en temps de guerre, les offensives à l’encontre de ces usines de dessalement d’eau de mer n’ont rien d’anodin au Moyen-Orient. Ces dernières représentent en effet un secteur vital pour l’économie et la consommation d’eau potable des millions d’habitants dans cette région parmi les plus arides du monde et où la disponibilité de l’eau est dix fois inférieure à la moyenne mondiale selon la Banque mondiale.
« Sans eau désalinisée, il n’y a rien »
« Sans eau désalinisée, il n’y a rien »
Esther Crauser-Delbourg, économiste de l’eau
Surtout qu’environ 42% de la capacité mondiale de dessalement réside au Moyen-Orient. Aux Émirats arabes unis, 42% de l’eau potable provient de ces usines, 70% en Arabie saoudite, 86% à Oman et au Koweït c’est 90 %, selon l’Institut français des relations internationales (Ifri) de 2022. Autrement dit, « sans eau désalinisée, il n’y a rien »,
comme le résume Esther Crauser-Delbourg, où cette ressource est particulièrement précieuse dans les grandes métropoles de Dubaï, aux Émirats arabes unis, et Riyad, en Arabie saoudite.
Une note d’analyse de la CIA publiée en 2010 affirmait même que « la perturbation des installations de dessalement dans la plupart des pays arabes pourrait avoir des conséquences plus graves que la perte de toute autre industrie ou matière première »
. Le site Wikileaks révélait à son tour, huit ans plus tard, qu’un câble diplomatique américain soutenait que « Riyad devrait évacuer dans un délai d’une semaine »
, dans le cas où l’usine de dessalement de Jubail qui l’alimente, ou ses oléoducs, étaient « gravement endommagés ou détruits »
.
À quels risquens sont exposées ces usines ? Sans compter la menace des frappes iraniennes proférées samedi, ces infrastructures sont déjà exposées aux coupures de courant qui les alimentent ainsi qu’à d’éventuelles contaminations de l’eau de mer, notamment de marées noires. « On a renforcé la sécurité d’accès, les contrôles dans le périmètre immédiat des usines »
, détaille auprès de l’AFP Philippe Bourdeaux, directeur de la zone déléguée Afrique/Moyen-Orient de l’entreprise française Veolia, qui alimente en eau désalinisée les régions de Mascate, Sour, et Salalah, à Oman, et de Jubail en Arabie saoudite.
Mais « les récents événements nous poussent bien sûr à être très attentifs. Nous suivons de très près la situation des installations »
, précise le directeur, ajoutant que « dans certains pays, les autorités ont mis des batteries de missiles autour des plus grosses usines, contre la menace drone ou missile »
. Pour les marées noires, les opérateurs disposent d’outils pour en diminuer les nuisances.
Impact économique
Malgré ces précautions, une attaque endommageant une usine de dessalement dans la région pourrait entraîner des conséquences bien plus lourdes. « On va potentiellement voir des grandes villes en exode. Et puis des rationnements »
, suppose Esther Crauser-Delbourg. Derrière l’exode, un effet boule de neige est à craindre quant à l’économie de ces pays : tourisme, industrie et centres de données, autant de secteurs très consommateurs d’eau pour leur bon fonctionnement.
Des garde-fous existent toutefois, où l’interconnexion de ces infrastructures hydrauliques permet de limiter les conséquences à l’arrêt de l’une d’entre elles, comme le souligne Philippe Bourdeaux de Veolia. Sans compter leurs réserves, allant de deux à sept jours, qui permettent de contenir les pénuries tant que les pannes qu’elles ne durent pas trop longtemps.
La menace d’attaques contre ces usines comme l’Iran l’agite n’est en effet pas nouvelle depuis une dizaine d’années : Le Yémen et l’Arabie saoudite se sont déjà mutuellement agressés et Gaza l’a également subi en raison de frappes israéliennes, selon le groupe de réflexion californien Pacific Institute
qui tient un registre des conflits liés à l’eau. Mais avant 2016, il faut remonter à 1991, en pleine guerre du Golfe, pour le voir.










