- En mai 1936, les usines françaises s’enflamment, non par le feu, mais de joie : deux millions d’ouvriers occupent les ateliers, y dansent, chantent, inventent une autre manière d’exister.
- De ces grèves naissent les accords de Matignon, puis une loi qui change tout : quinze jours de congés payés, un billet de train à prix réduit, et pour la première fois, la mer à portée des mains calleuses.
- Cet été 1936 ne restera pas un épisode isolé : il ouvre une brèche dans laquelle s’engouffreront trois générations de salariés, jusqu’à la cinquième semaine de congés payés arrachée en 1982.
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1936-2026 : 90 ans de congés payés
Les grèves de mai-juin 1936 n’ont pas l’odeur âcre des conflits ordinaires. Dans les cours des usines occupées, Breguet au Havre, Latécoère à Toulouse, les grandes métallurgies de la banlieue parisienne, on organise des bals, on lit à voix haute, on pique-nique entre les machines à l’arrêt. Les drapeaux tricolores flottent aux fenêtres des ateliers illuminés la nuit. C’est une grève qui ressemble à une fête, tendue comme un arc, portée par une conviction nouvelle. Le travail ne peut plus être le seul horizon d’une vie.
Les accords de Matignon : une nuit qui change un siècle
Dans la nuit du 7 au 8 juin, sous l’égide de Léon Blum, patronat et syndicats signent les accords de Matignon. Parmi les acquis, on retrouve les hausses de salaires, la reconnaissance syndicale, et dans leur sillage immédiat, deux lois qui reconfigurent le temps lui-même. Il y a d’abord la semaine de quarante heures puis, promulguée le 20 juin, le droit à quinze jours de congés payés. Maurice Thorez, du Parti communiste, lance alors sa formule restée célèbre : « Il faut savoir terminer une grève. »
Les ouvriers rangent les banderoles, partent faire leurs valises.
De l’atelier au rivage : l’invention d’un droit à l’ailleurs
Dès août 1936, les gares débordent. Les compagnies de chemin de fer sous l’impulsion de Léo Lagrange, premier Sous-secrétaire d’État aux Loisirs et aux Sports de l’histoire de la République, proposent des billets à tarif réduit. Les trains bondés filent vers Deauville, Le Touquet, La Baule, vers les campagnes et les lacs. Des familles entières qui n’avaient jamais vu la mer la découvrent en espadrilles, éblouies. Le bronzage, jusqu’alors marque du travail paysan, devient signe de liberté ; il signale qu’on est parti, qu’on a eu le temps, qu’on existe en dehors de l’usine. Sur ce sable chaud, quelque chose d’immense se pose, éclot, c’est la dignité ouvrière.

