Pendant des décennies, la prudence du langage contribuait à maintenir le tabou sur l’arme nucléaire, capable d’anéantir des populations entières. Cette arme imposait une retenue absolue. Aujourd’hui, le verrou se fissure. Ce mouvement concerne l’ensemble des pays. En France, il se manifeste par la promotion de ses armes nucléaires comme garantie de sécurité pour l’Europe. L’idée s’installe qu’elles seraient un instrument normal de la politique de sécurité.
La peur atomique, la course aux arsenaux et la crise de Cuba ont, paradoxalement, engendré une réponse constructive: l’édification de normes du droit international pour stigmatiser l’arme nucléaire dans la perspective de son abolition. D’abord, le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), à la fin des années 1960, qui organise la limitation de la dissémination et inscrit le désarmement comme horizon. Ensuite, le traité d’interdiction complète des essais nucléaires, en 1996, qui s’attaque au perfectionnement des arsenaux en proscrivant toute explosion. Enfin, le traité sur l’interdiction des armes nucléaires, entré en vigueur le 22 janvier 2021, qui met en place un cadre institutionnel pour permettre l’élimination de ces armes de destruction massive.
La mobilisation citoyenne contre les conséquences humanitaires, celle des scientifiques, notamment autour du concept d’hiver nucléaire, ont contribué à installer ce que la politologue Nina Tannenwald a nommé le « tabou nucléaire », rendant leur emploi impensable, conduisant les dirigeants des cinq puissances permanentes du Conseil de sécurité [des Nations unies] à déclarer, en 2022, qu’« une guerre nucléaire ne peut être gagnée et ne doit jamais être menée ».
« Indignation morale généralisée »
Lors de la remise du prix Nobel de la paix 2024 à Nihon Hidankyo, organisation représentant les survivants des bombardements de Hiroshima et de Nagasaki, Jorgen Watne Frydnes, président du comité Nobel norvégien, a rappelé que le tabou nucléaire repose sur « une indignation morale généralisée face à la perspective d’utiliser des armes nucléaires et par une peur commune du gouffre qui attend l’humanité si cette norme est violée ». Pourtant, il s’érode aujourd’hui, et la France porte une part de responsabilité.
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