« Le pétrole, c’est la pauvreté. Le développement, c’est l’agriculture et l’élevage, ce sont les deux mamelles du Tchad. » Déjà, de son temps, le maréchal Idriss Déby (1990-2021) avait bien conscience du potentiel naturel de son pays. Si le sud tropical regorge de terres fertiles, les zones semi-arides du nord-est – dont il était originaire – sont parcourues de troupeaux de dromadaires.
Le Tchad compte même le plus large cheptel de la planète, avec plus de 11 millions de têtes, selon les estimations de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), publiées en 2024 – loin devant la Somalie, le Soudan et le Kenya. Pourtant, malgré plusieurs projets industriels et des effets d’annonce, le pays d’Afrique centrale est toujours incapable d’exploiter financièrement cette richesse.
« Nous commençons seulement à comprendre l’étendue du potentiel économique », déclare Adyl Béchir, le coordinateur du Projet d’appui à la productivité et à la compétitivité des chaînes de valeur de la viande et du lait au Tchad. Derrière ce nom opaque se cache l’un des organismes étatiques chargés de formaliser et de professionnaliser la filière car, quand bien même le pays jouit aujourd’hui d’un vivier hors norme, ses finances publiques ne tirent presque aucun bénéfice des dromadaires. Rentabiliser le secteur est l’une des ambitions affichées du gouvernement de Mahamat Idriss Déby, mais les autorités peinent à se mettre en marche.
« C’est tout le paradoxe du Tchad, un pays au cheptel extraordinaire mais qui n’a aucune infrastructure de transformation et donc qui exporte la grande majorité de son bétail sur pied vers les pays voisins », remarque Marc Debets, président du cabinet Apexagri, chargé de réaliser une étude sur l’implantation de zones industrielles au Tchad. « Il y a une grande tradition d’élevage mais aucune culture de valorisation économique », résume-t-il.
Une route caravanière pluricentenaire
Si les troupeaux de moutons, chèvres et vaches partent majoritairement vers l’ouest – au Cameroun ou au Nigeria –, les dromadaires sont amenés sur pied, de manière informelle, vers la Libye, le Soudan et l’Egypte. Ils suivent encore aujourd’hui une route caravanière pluricentenaire, la piste des « quarante jours » (« Darb El-Arba’in »), qui traverse le Tchad et le Darfour jusqu’au nord de la vallée du Nil, en Egypte, où ils sont vendus à des commerçants égyptiens puis exportés vers les pays du Golfe – l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis sont les deux premiers importateurs mondiaux de chameaux vivants destinés à l’abattage local.
Les allées et venues des éleveurs semi-nomades sont informelles et échappent aux autorités. « En l’état, la seule recette que perçoit le gouvernement, ce sont les taxes à la douane », assure le ministre de l’élevage, Abderahim Awat Atteib, qui avoue par ailleurs ignorer le chiffre des recettes, faute de comptabilité tenue.
Plusieurs acteurs du secteur rencontrés à N’Djamena confient, en privé, que la plupart des transhumances passent hors des postes frontières et que les troupeaux ne sont, en général, pas déclarés aux douanes.
Si les éleveurs de dromadaires effectuent ce long voyage sous les radars, c’est avant tout pour une raison géographique : le Tchad est une nation enclavée, à partir de laquelle il est logistiquement difficile d’exporter. Un deuxième facteur moins avouable force les commerçants à vendre les dromadaires sur pied à l’étranger : le Tchad ne remplit pas pleinement les normes phytosanitaires exigées pour pouvoir directement exporter vers la péninsule arabique.
Une seule ligne d’abattoir
Dans la fine poussière qui émane du grand marché au bétail de la capitale N’Djamena, les chameliers venus vendre leurs bêtes déplorent, eux aussi, le manque de moyens d’une filière restée entièrement traditionnelle. Entouré de sa dizaine de dromadaires, tous portant des numéros inscrits au marqueur sur leur flanc, Omar Hassan cherche des acheteurs étrangers, le plus souvent venus de Libye ou d’Egypte.
« Nos bêtes ne remplissent pas les critères de santé pour les pays du Golfe », soupire-t-il, avant d’expliquer qu’il donne à ses bêtes « des médicaments pour les bovins car c’est difficile de se procurer des vaccins pour dromadaires au Tchad. »
L’autre casse-tête des chameliers, c’est l’insécurité. Plusieurs d’entre eux racontent comment les routes de transhumance sont devenues dangereuses voire inaccessibles comme au Darfour, devenu impraticable par la guerre du Soudan. Les commerçants se trouvent en proie aux coupeurs de routes, voire aux membres du groupe islamiste nigérian Boko Haram, qui s’adonnent au racket. Une formalisation du secteur est donc attendue.
Un chiffre résume à lui seul le retard pris par le Tchad : il n’existe qu’une seule ligne d’abattoir destinée aux 11 millions de camélidés. A en croire les autorités tchadiennes, le secteur est pourtant à l’aube d’une révolution. Le dossier de la filière viande a été confié en 2022 à Laham Tchad, une entreprise issue d’un partenariat public-privé, détenue à la fois par le gouvernement et par le groupe Arise. Ce dernier est dirigé par le milliardaire indien Gagan Gupta, qui s’est spécialisé dans la transformation de matières premières – bétail, bois, coton – dans de nombreux pays d’Afrique.
Partenariat avec la Hongrie
Sa marque de fabrique sur le continent consiste à créer de vastes zones industrielles. Une seule est toutefois opérationnelle au Tchad, dans le sud du pays, à Moundou, mais l’entreprise Arise prévoit d’en ouvrir six supplémentaires. Un projet présenté à grands coups de vidéos promotionnelles au design léché et futuriste, censées attirer les investisseurs internationaux. Problème, le coût total est estimé à environ 800 millions de dollars (quelque 675 millions d’euros) et les appels à investissements ne progressent pas.
Car derrière ces promesses se cache une autre réalité, faite de lenteur bureaucratique et de prédation. Le cas le plus saisissant se situe à Djarmaya, une localité à vingt kilomètres de la capitale, où un abattoir flambant neuf est laissé à l’abandon depuis dix ans. Le groupe turc en charge de la construction avait fini les bâtiments en 2016 lorsque leurs conteneurs remplis de machines ont été bloqués à la douane de N’Djamena pendant des années sans raison officielle.
Questionné à ce sujet, le ministre de l’élevage a simplement évoqué des « divergences ». Mais un ancien employé des douanes rencontré dans la capitale tchadienne parle, lui, de « chantage » de la part des autorités. « L’Etat ne crée pas les conditions économiques pour permettre aux acteurs privés de développer leurs affaires », regrette-t-il.
En délicatesse avec les investisseurs privés pour développer sa filière chamelière, le Tchad compte sur ses partenaires bilatéraux, y compris parfois les plus inattendus. Alors que le premier ministre hongrois Viktor Orban s’est récemment rapproché de Mahamat Idriss Déby, la Hongrie s’est engagée à établir à N’Djamena un centre de recherche sur le lait de chamelle, qui doit ensuite déboucher sur la construction de deux fermes laitières.
Cette expertise de niche, des chercheurs et vétérinaires hongrois l’ont acquise en construisant, à partir de 2006, la plus grande ferme de lait de chamelle au monde aux Emirats arabes unis. Appelée Camelicious, ce complexe compte quelque 6 000 chamelles.
Au Tchad, où le lait de chamelle est parfois vendu artisanalement sur le bord des routes, dans de petites bouteilles en plastique, le secteur offre de belles perspectives : le marché est estimé à environ 10,6 milliards de dollars aujourd’hui (près de 9 milliards d’euros), avec des projections dépassant les 15 milliards d’ici 2035. Car tout comme la viande de dromadaire, le lait de chamelle est sous-exploité dans le pays d’Afrique centrale, qui n’est, selon la FAO, que le dixième producteur au monde.c’e










