Pousser la porte du restaurant Château d’Alep, dans le vieux centre de Montargis, c’est voyager dans l’espace et dans le temps, l’espace d’un déjeuner ou d’un dîner. Les volutes de musique d’un oud tourbillonnent entre les aiguières en cuivre de toutes tailles, les gravures au mur et les coussins bédouins : on se croirait dans le souk d’Alep, le plus beau de tout le Proche-Orient, avant l’effroyable guerre civile (2011-2024) qui l’a entièrement détruit. Mohamed Jondia accueille les clients en veston et foulard brodé. Il fait tout, tout seul : la cuisine, l’accueil, la caisse et le service. Le restaurant est petit, il ne compte que dix-huit couverts.
Ce Syrien de 38 ans aux traits réguliers et aux yeux rieurs est arrivé en France en 2015 avec la grande vague de réfugiés fuyant la guerre. « Je n’aurais jamais imaginé quitter Alep tellement j’aimais ma ville », dit-il. Mais la guerre civile en a décidé autrement. Elève policier démissionnaire, il est vite recherché par le régime, mais aussi par les groupes rebelles et djihadistes. Kidnappé, torturé par différents groupes armés, il est retrouvé par sa mère, qui le fait relâcher et l’envoie en Turquie : « Elle m’a dit : va, vis, deviens qui tu veux ! » Il passe deux ans à travailler à droite et à gauche, en dormant à même le sol dans des usines et des ateliers.
« Quand tout le monde est parti pour l’Europe, en 2015, j’ai suivi le mouvement. Je ne savais pas où j’allais, je suivais les autres comme un chien. » En Grèce, comme en témoigne une photo de ses compagnons d’exil sur un canot de fortune, Serbie, Hongrie, Autriche… Sa tentative de rejoindre Berlin en train se termine dans une prison tchèque, où on lui vole tous ses effets et on le menace de le livrer à l’ambassade de Syrie. Remis en liberté, il prend un train pour la France. Arrivé à Calais, il vit trois mois dans la « jungle ». « Je n’en pouvais plus, je me suis dit : tu es dans un pays en paix, ça suffit. J’ai déposé une demande d’asile à la préfecture. »
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