Harvard, 1985. Un jeune étudiant en économie s’avance au débotté vers Pierre Elliott Trudeau, l’ancien premier ministre canadien (1968-1979, 1980-1984), de passage sur le célèbre campus du Massachusetts. Il lui serre la main, échange quelques mots. Son colocataire de l’époque, Peter Chiarelli, futur dirigeant de l’équipe de hockey des Bruins de Boston, s’en amuse encore : « Mark était le seul à l’avoir reconnu, confie-t-il au Monde. Je lui ai dit : “Toi, tu vas devenir premier ministre.” Il a rigolé. Mais pour moi, ce n’était pas totalement une plaisanterie. »
Sur les photos de l’époque, on reconnaît bien Mark Carney, yeux rieurs sous d’épais sourcils, et cet air de vouloir finir la prochaine phrase qui sera prononcée. Au téléphone, Mark Benning, un autre de ses amis de jeunesse, se remémore un étudiant à la mémoire phénoménale. Il répète à ses camarades américains l’amour qu’il a pour son pays, le Canada, qu’il idéalise « comme une union née de la collaboration entre l’Angleterre et la France ». Un amour qui passe encore, à l’époque, derrière son sport : le hockey. « C’était notre troisième gardien dans l’équipe. Il était coriace, mais lucide, il n’allait pas faire carrière. Heureusement, il avait d’autres plans en tête », raconte Peter Chiarelli en souriant.
Quarante ans plus tard, la prophétie de son ami s’est réalisée : Mark Carney (Parti libéral, centre) a remplacé Justin Trudeau au poste de premier ministre du Canada, le 14 mars 2025. Quelques mois lui ont suffi pour s’installer comme l’un des gouvernants les plus en vue de la planète, après la réception triomphale – à part à Washington – de son discours de Davos (Suisse), le 20 janvier. Devant un parterre de dirigeants réunis au Forum économique mondial, il acte la fin de la pax americana, encourage les puissances moyennes à rejeter la coercition des grandes – sans jamais citer Donald Trump – et prône des alliances internationales à « géométrie variable » pour peser face aux géants. Derrière cette dernière formule, transparaît la ligne Carney : un numéro d’équilibriste permanent.
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