Pour « Le Monde des Livres » douze écrivains venus des Etats-Unis, d’Irak, d’Iran, d’Israël, du Koweït et du Liban livrent leur témoignage sur le conflit qui embrase le Moyen-Orient. Troisième épisode, avec les contributions de Colum McCann, Noam Guil et Azar Nafisi.
Colum McCann, écrivain irlando-américain
En mai 1987, Philippe Petit, l’artiste funambule français, traversa sur un filin la vallée de Hinnom, à Jérusalem. Comme un clin d’œil à la paix, Petit souhaitait, une fois arrivé à mi-parcours, libérer une colombe blanche. Mais il n’en trouva aucune à Jérusalem ; il se contenta donc d’un pigeon gris.
Parvenu au milieu du câble – au-dessus de cette vallée où la tradition situe les portes de l’enfer –, il sortit le pigeon de la poche de son costume de bouffon et le relâcha.
Déconcerté, l’oiseau se posa d’abord sur la tête du funambule, puis sur son balancier, et parcourut enfin le filin en sens inverse, sans s’envoler une seule fois dans les airs.
Ainsi va la paix, semble-t-il, en ces jours de guerre.
Nous vivons une époque extraordinairement déconcertante. Tout va tellement vite. Le non-sens ronge le sens. Nous sommes toujours plus shootés aux absolus. Les faits deviennent des mercenaires. La paix est garantie par la guerre. La liberté est garantie par l’oppression. La confiance s’obtient par des mensonges. Rien n’est plus totalement fiable. Nous postulons la vertu de nos prétendus dirigeants. Nous suivons leurs haines officielles. Nous brûlons et nous mutilons au nom de principes que nous ne reconnaissons plus. Nous balançons des missiles dans des écoles et nous balayons ça d’un revers de main – c’est la guerre. Les mots se désintègrent. Les images manipulent. La haine s’amplifie. Nous nous noyons dans des canaux de certitude. La reddition est sans conditions. Les plaines inondables de la nuance disparaissent. Nous éprouvons le besoin de tuer des gens pour les aider. Nous défendons nos vérités à coups de mensonges.
Il vous reste 84.45% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.








