- En août dernier, le WWF et le CNRS ont réussi à obtenir le tout premier électrocardiogramme d’un rorqual commun.
- Des travaux qui doivent permettre de mieux comprendre ces géants des mers.
- Et d’agir pour réduire les collisions entre les navires et les baleines.
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Notre planète
C’est une première mondiale et cela pourrait représenter une avancée scientifique majeure. Les équipes du CNRS et du WWF France ont réalisé, en août 2025, la toute première acquisition d’un électrocardiogramme (ECG) d’un rorqual commun en milieu naturel en Méditerranée. Une étude menée dans le cadre du programme Cap Cétacés / Stop Collision du WWF qui a pour but, notamment, d’étudier le comportement de ces géants des mers face aux pressions humaines.
Mais comment enregistre-t-on les battements de cœur de la deuxième plus grosse baleine au monde ? Via une ventouse instrumentée intégrant un récepteur d’ECG au sein d’une balise multicapteurs capable d’enregistrer les mouvements, les sons, les images et la géolocalisation de l’animal. Un dispositif développé par Angelo Torrente, chercheur au CNRS à l’Institut de génomique fonctionnelle, dans le cadre d’une collaboration avec le Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE). « On a fait plusieurs tests pour développer ce système, tout d’abord sur des animaux en captivité puis sur des animaux sauvages jusqu’à arriver à ce résultat sur ce rorqual commun »,
détaille le chercheur.
Cinq heures de vie d’un rorqual
Un travail qui a permis, pendant cinq heures, d’enregistrer la vie d’un de ces géants sous l’eau et de lier les battements de son cœur à son activité observée sur les images. Avec, à la clé, des données précieuses, notamment pour mesurer le stress des animaux. « Le principe est très simple, si vous êtes stressé, votre fréquence cardiaque augmente. C’est probablement pareil pour les rorquals, avec une donnée un peu particulière : lorsqu’ils plongent, ils baissent leur fréquence cardiaque pour pouvoir rester plus longtemps en apnée ».
Le stress agit ainsi de façon notable sur la capacité de ces animaux à rester longtemps sous l’eau : au repos, le rorqual enregistre entre six et huit battements par minute, soit un rythme dix fois plus lent que pour le cœur humain. Il peut monter jusqu’à 25 pulsations par minute lors d’un effort, notamment lorsqu’il remonte à la surface pour respirer.
« Cela représente un coût énergétique important, lors d’une apnée pour s’alimenter, se déplacer. La baleine doit garder son rythme cardiaque le plus bas possible car s’il augmente, il diminue sa capacité à rester sous l’eau. Et ces perturbations
peuvent avoir, à force, des conséquences
(nouvelle fenêtre) négatives »
, détaille Bertrand Bouchard, chercheur postdoctoral de l’Université de Montpellier au CEFE.
L’enregistrement des battements de cœur d’une baleine permet, aussi, de mieux étudier son comportement face à l’activité humaine et notamment aux navires, alors que les collisions représentent la première cause de mortalité des rorquals communs en Méditerranée (nouvelle fenêtre). On estime que chaque année, principalement dans le nord-ouest du bassin, 33 individus sont tués dans des incidents avec des navires sur les 1.750 individus estimés. « Le phénomène est de nature à remettre en question l’avenir de cette population à moyen terme »,
appuie Denis Ody, responsable du programme Stop Collision au WWF France.
Prévenir les collisions
Étudier leur stress et leur comportement face aux cargos et autres navires de croisière pourrait ainsi être crucial. D’autant que, les premières analyses effectuées en août, « suggèrent que les baleines réagissent tardivement à l’approche des navires, signe d’un comportement d’évitement peu adapté face à des bateaux rapides »
, pointent le WWF et le CNRS dans un communiqué. Ces résultats pourraient inciter à développer des systèmes d’avertissement sonore pour alerter l’animal de la présence d’un navire, par exemple.
Mais l’étude du stress chez ces animaux pourrait servir dans des domaines bien plus larges. « Par exemple, un des dérangements possibles des baleines, c’est leur observation touristique. Aujourd’hui, il est difficile de mesurer leur impact : est-ce qu’une baleine figée entourée de bateaux est stressée ou n’a-t-elle simplement pas peur ? Juger un comportement extérieur, c’est très compliqué, là avec ce capteur, on peut avoir un outil très fin pour mesurer sa réponse au stress »,
pointe Bertrand Bouchard.
Des recherches impressionnantes sur l’un des cœurs les plus imposants du règne animal : le cœur d’un rorqual commun représente la taille d’une petite voiture, soit 400 fois la taille du cœur humain. « C’est un projet excitant »,
lance Angelo Torrente. D’autant que les chercheurs pourraient élargir l’utilisation de ces dispositifs pour une meilleure compréhension des rorquals mais aussi d’autres espèces de cétacés. Notamment les globicéphales et les baleines à bec, des animaux capables de plonger au-delà de 1.000 mètres et très sensibles aux activités humaines.
« Ils peuvent prendre peur en raison de la pollution sonore et remonter de façon précipitée, cela peut entraîner des échouages massifs en raison du bruit, et connaître l’activité cardiaque de ces grands plongeurs peut permettre de mieux les protéger »
, indique Bertrand Bouchard.
Mieux comprendre la vie secrète des baleines
« L’idée est d’avoir une kyrielle de paramètres physiologiques, comportementaux, acoustiques, pour avoir l’image la plus complète de ce que vivent ces animaux »
, avance de son côté Aurélie Célérier, enseignante-chercheuse à l’Université de Montpellier au CEFE et qui a aussi participé à l’étude, qui prévient toutefois que ces expérimentations n’en sont qu’à un stade préliminaire.
« Ces premiers résultats montrent que c’est possible de le faire, ce n’est plus une utopie. Maintenant il faut voir si c’est réplicable, si cela peut être renouvelé facilement. Et si c’est le cas, cela pourrait permettre d’ouvrir tout un champ d’exploration pour ces animaux »
, s’enthousiasme la chercheuse. Et le projet va se poursuivre. Une autre mission est prévue pour le mois d’août, à un moment où les bateaux sont particulièrement présents en Méditerranée nord-ouest.
« On va utiliser tout ce qu’on a acquis pour optimiser les balises et recommencer au plus près de la réalité. On pourra également simuler des collisions, avec des bruits, pour étudier les conséquences sur les rorquals »
, détaille Denis Ody. Les trois scientifiques membres de cette expérience inédite, eux, doivent encore continuer d’analyser leurs résultats pour pouvoir produire, à l’avenir, des articles scientifiques, qui permettront peut-être de comprendre un peu mieux la vie sous-marine cachée de ces géants des mers.












