- Dans le nord de la Corse, une gigantesque usine d’amiante est en cours de destruction.
- Une bataille qui aura duré des décennies contre ce monstre accroché à la falaise.
- L’amiante a fait vivre, mais aussi tué, des dizaines d’habitants de la région.
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Le 20H
Le cap Corse est connu pour sa côte sauvage préservée. Sauf dans l’ouest, où un fantôme de béton, que l’on découvre dans le reportage du 20H ci-dessus, défigure le paysage depuis 60 ans. « Toute cette zone-là, elle faisait peur. C’était l’enfer blanc »
, se souvient Guy Meria, un des premiers lanceurs d’alerte sur le dossier des victimes de l’amiante.
L’enfer blanc, c’était la poussière d’amiante dégagée par l’usine de Canari, fermée en 1965. Ce site pollué est en train d’être démoli sous très haute surveillance. Car l’amiante est partout, dans les sols comme dans les structures. Il faut déconstruire lentement, pour éviter la propagation de poussière. Avec même un système d’arrosage tout autour du chantier.
« Ils ont jeté les clés de l’usine, et ils sont partis »
Dans les 7 villages à proximité, des capteurs surveillent la qualité de l’air. De 1949 à 1965, 6.000 tonnes d’amiante étaient produites ici chaque année. Sans masque, sans protection, les ouvriers, qui ont survécu comme Gilbert, se souviennent. « À l’époque, on ne parlait pas du cancer du poumon ou de l’asbestose [une forme de fibrose pulmonaire, ndlr]. On l’a su après 1965, ça »
, témoigne Gilbert au micro de TF1. Après la guerre, les emplois et les salaires de l’usine d’amiante ont fait vivre le village. Mais pas sans conséquences.
« Nous, on était trois à travailler. Mon père, mon frère et moi. On ne voyait personne, c’était le brouillard complet, par l’amiante »
, décrit-il. Cette poussière, qu’il a inhalée pendant 5 ans, attaque aujourd’hui ses poumons. Plusieurs centaines d’ouvriers sont tombés malades. En 2004, un procès a reconnu officiellement 73 décès comme étant directement dus à l’amiante. La société minière de l’époque a fermé l’usine, sans effectuer aucune dépollution, et a vendu les bâtiments à la commune pour un franc symbolique. « Vous savez ce qu’ils nous ont laissé ? Une pollution à ciel ouvert. Ils ont jeté les clés de l’usine, et ils sont partis. Un cadeau empoisonné »
, résume Simon Gassmann, maire de Canari.
Le monstre du Cap va enfin disparaître, mais il a laissé des cicatrices ineffaçables. Car l’extraction d’amiante a généré 12 millions de tonnes de roches, de résidus, qui étaient quotidiennement déversés dans la mer. Résultat : 4 kilomètres de littoral défigurés. Le petit port d’Albo a été bouché le premier, et une masse grise remplace aujourd’hui les bateaux de pêche.
Mais les rejets ont continué de dériver avec les courants, jusqu’à créer une plage de résidus, de 2 kilomètres de long. Ancien fonctionnaire aux affaires sanitaires et sociales et enfant du village, le lanceur d’alerte Guy Meria se souvient d’un tout autre paysage. « Quand je faisais de la pêche sous-marine, à 14-15 ans, avec mes copains, on venait là, il y avait une dizaine de mètres de profondeur à peu près, et on pêchait des raies, des rougets »
, décrit-il au micro de TF1.

Avec le temps et l’érosion, les galets sont devenus de plus en plus petits, pour former ce qui ressemble à du sable noir. Car il s’agit de tout autre chose. Un test avec un aimant donne un indice, en attirant instantanément l’étrange substance : c’est un mélange de fer et de nickel. Malgré tout, on peut s’y promener ou poser sa serviette sans danger. L’été, les touristes sont très nombreux à venir la photographier. La « perle noire de Nonza » est devenue l’une des dix plages les plus Instagrammées de France. Une plage qui n’existait pas, condamnée à disparaître lentement.









