- Après les scènes de chaos survenues durant le week-end du 17 octobre, certains parents sont démunis pour expliquer à leurs enfants ce qui s’est passé ?
- Trouver les « mots justes », c’est justement ce que tente de faire le docteur Tu-Anh Tran, chef du service de pédiatrie du CHU de Nîmes.
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Lycées, facs, gilets jaunes… Une France entre colère sociale et violences urbaines
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En marge des manifestations autorisées, des images violentes ont déferlé durant tout le week-end du 17 octobre sur nos écrans. À la télévision, mais aussi et surtout sur les réseaux sociaux, où affrontements et pillages, ont été largement diffusés, parfois en direct. Des contenus visibles dès lors que les enfants et adolescents ont accès à un portable ou à un ordinateur. Sans parler de ceux qui y ont été directement confrontés dans les rues ou au pied de leur immeuble.
Que faire pour les rassurer ? Le docteur Tu-Anh Tran, chef du service de pédiatrie du CHU de Nîmes et auteur du livre Trouver les mots justes
(Souccar éditions) nous donne quelques clés pour aborder au mieux cette situation.
Expliquer avec des mots simples
Si les enfants ne posent pas de questions, faut-il quand même leur en parler ?
Dans la famille, c’est impossible qu’on n’en parle pas. Au cours d’un dîner, au cours d’un échange, l’enfant entend forcément l’information. Après, ça dépend de leur âge. S’ils sont au collège ou au lycée, ils sont concernés. C’est des jeunes comme eux, peut-être dans le même établissement, qui revendiquent, qui font des barricades, qui occupent les locaux, qui empêchent les cours. Dans ce cas, il faut aborder le sujet et beaucoup les écouter.
Pour les plus petits, à l’école primaire par exemple, s’ils n’en parlent pas, on n’a pas besoin de mettre l’accent dessus. Mais s’ils interrogent les parents, ces derniers doivent leur expliquer avec des mots simples, adaptés à leur âge. Il est important de resituer l’événement dans son contexte.
Les contenus violents peuvent devenir addictifs, surtout quand on voit des jeunes qui cassent des vitrines et qui sont acclamés par la bande
Les contenus violents peuvent devenir addictifs, surtout quand on voit des jeunes qui cassent des vitrines et qui sont acclamés par la bande
Docteur Tu-Anh Tran, chef du service de pédiatrie du CHU de Nîmes
Face au déferlement d’images, que doit-on faire ?
S’ils ont vu les événements à la télé, à ce moment-là, il faut faire un débrief avec eux. Il faut toujours les accompagner, leur demander de raconter ce qu’ils ont vu, et ce qu’ils ont ressenti. Même s’ils affirment ne pas avoir eu peur, il est important d’en parler avec eux, car la violence sidère. De plus, s’ils ne disent rien, mais que c’est rentré dans leur inconscient, un jour, ça va ressurgir de manière inattendue.
Pour les plus grands, il faut faire attention aux contenus violents sur internet qui se répètent en boucle à partir du moment où on a cliqué sur l’un d’eux. Ça peut devenir addictif, surtout quand on voit des jeunes qui cassent des vitrines et qui sont acclamés par la bande autour qui les encourage. Il faut leur rappeler que la violence n’est pas une preuve de courage et qu’elle ne doit jamais être glorifiée. Si l’adolescent n’a pas les bons repères, il peut en effet se dire : tout le monde le fait, alors moi je le fais aussi. Ça banalise. Il faut donc rediscuter de ça avec eux et leur expliquer ce qui est juste et ce qui n’est pas juste.
La sidération, la peur… et la colère
Confronté à ces images violentes, que se passe-t-il dans la tête d’un jeune, d’un point de vue émotionnel ?
Il y a plusieurs émotions possibles. D’abord, l’étonnement, la surprise, la sidération : qu’est-ce qui s’est passé ? Comment c’est possible ? Après, il peut y avoir la peur, l’angoisse. On a vu des scènes où des adultes se cachaient derrière des colonnes pendant que des jeunes jetaient des pavés sur la police. Ce genre de scène peut terroriser un enfant, car pour lui, ce sont les adultes qui sont censés le protéger, et là il ne voit plus de protection. Si ça, ce n’est pas exprimé, ce n’est pas débriefé, à ce moment-là, ça peut être angoissant et ressortir sous forme de cauchemars, de comportement anxieux. L’enfant peut aussi avoir un stress post-traumatique.
Autre réaction possible, pour les plus grands : disons que l’inconscient, c’est comme une terre avec des graines. Quand vous regardez des scènes de violences, vous arrosez deux types de graines : des graines de peur et des graines de colère. Si le jeune a de la colère en lui, il peut ressentir à son tour de la violence. Il va s’énerver, mal réagir avec son entourage, parce que ces images-là ont fait pousser ces graines qui dorment dans l’inconscient, et qui n’ont pas été débriefées avec lui quand il était enfant. Comme j’ai pu le voir dans ma pratique clinique, certains adolescents de 17, 18 ans, et même des adultes, ne sont pas mieux armés. S’ils ont eu une enfance difficile, ça peut faire réveiller ça. Il y a toujours des graines de colère qui dorment dans l’inconscient.
Quels critères permettent d’expliquer la différence entre une manifestation et des actes de violence ?
Pour un jeune enfant, il faut d’abord lui expliquer les causes. Lui demander par exemple : d’après toi, pourquoi les lycéens manifestent ? Que réclament-ils ? S’il ne sait pas, il faut lui répondre avec des mots simples. Lui dire qu’ils manifestent parce qu’il y a des choses qu’ils veulent changer. Donc, ils sont en colère. À l’inverse, il y a ceux qui cassent. Et de la même façon, on l’interroge : d’après toi, pourquoi ils font ça ? Pourquoi ils sont capables de faire ça ? Mais finalement eux aussi sont en colère. Donc pour que l’enfant comprenne, il faut bien lui montrer que chacun l’exprime différemment. Dans le premier cas, il y a une expression de la colère où il y a un adulte ou une autorité qui arrive à discuter pour trouver un compromis. Dans l’autre cas, la colère s’exprime de façon désordonnée, on casse tout, car il y a une frustration qu’aucun adulte n’a cherché à encadrer. Aucune limite ne leur a été montrée, donc ils vont faire n’importe quoi. Et cela se retourne finalement contre eux.