- L’inquiétude monte sur le risque de pénuries de carburants cet été.
- Principal concerné : le kérosène, pour lequel la France surveille la situation « comme le lait sur le feu ».
- Du côté de la Commission européenne, on n’écarte pas non plus le risque de manquer de ce carburant.
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Guerre au Moyen-Orient : les prix des carburants et du gaz s’envolent
Les avions vont-ils être cloués au sol durant les vacances d’été pour manque de carburant en Europe ? Alors que des compagnies comme Transavia ont déjà annoncé l’annulation de certains de leurs trajets en mai et en juin, surtout en raison des prix trop élevés du kérosène, l’inquiétude grimpe concernant l’approvisionnement dans l’UE.
Car la guerre au Moyen-Orient et le blocage d’Ormuz par l’Iran et les États-Unis pèsent sur les flux à destination du Vieux Continent : 40% des importations de diesel et de kérosène de l’UE proviennent en effet du détroit d’Ormuz, ce qui représente entre 15 et 20% de la consommation de kérosène et à 5% de celle de diesel en Europe.
« Pour l’heure, il n’y a pas de pénurie de carburants dans l’UE. Toutefois, nous nous préparons à de possibles pénuries pour le kérosène »,
admet-on du côté de la Commission européenne. En France, le ministre de l’Énergie Roland Lescure a assuré surveiller la situation « comme le lait sur le feu »
. Car si le risque de pénurie semble écarté pour les mois de mai et de juin, la possibilité d’un manque de kérosène se rapproche à mesure que le conflit s’enlise, surtout pour cet été lors des départs en vacances.
L’UE « surpaye très cher pour éviter les pénuries »
« Les pays du Golfe ne se contentent pas d’exporter du brut, ils expédient du Jet A-1 (kérosène le plus utilisé dans l’aviation, NDLR) déjà raffiné
, détaille Patric Geoffron, professeur d’économie et directeur du Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières (CGEMP). L’Europe est donc doublement exposée, à la rupture du brut et à celle des produits finis, d’autant qu’elle a perdu un tiers de ses capacités de raffinage en 15 ans, ce qui a creusé sa dépendance structurelle aux importations ».
Selon les chiffres, l’UE produit ainsi 60 à 70% de son kérosène en interne, mais « la part importée provient largement du Golfe, soit à minima 20% »,
confirme le professeur à l’université Paris-Dauphine-PSL. Si la France est en meilleure posture que le Royaume-Uni dans ces approvisionnements, Londres dépendant pour les deux tiers de ses besoins, elle reste importatrice nette de kérosène.
Ainsi, aujourd’hui, l’UE « surpaye très cher pour éviter les pénuries »,
observe auprès de l’AFP un énergéticien sous couvert d’anonymat.
Mais pendant combien de temps va-t-elle pouvoir maintenir cette situation ? Car les États-Unis, la Norvège et le Nigéria, principaux fournisseurs alternatifs désormais sollicités par l’Europe, détiennent des volumes insuffisants pour compenser à eux seuls le manque en provenance du Golfe. « C’est là qu’intervient le mécanisme de concurrence asiatique : le Japon, la Corée et la Chine, encore plus dépendants du Golfe que l’Europe, se retournent eux aussi vers ces sources alternatives »
, détaille Patrice Geoffron.
Et c’est là que la situation se tend : « Les cargaisons vont mécaniquement au plus offrant »,
pointe le chercheur. C’est-à-dire que les navires prévus pour livrer un pays, par exemple la France, peuvent faire demi-tour pour se rendre vers une autre destination prête à payer plus cher pour sa cargaison. C’est ce qu’il s’est passé sur les tensions autour du gaz naturel liquéfié : depuis le mois de mars, plusieurs méthaniers, dont certains en direction de la France, se sont déroutés pour finalement livrer leur GNL à l’Inde ou d’autres marchés plus lucratifs en Asie.
Pour le kérosène, « les exportations américaines se redirigent déjà vers le Pacifique, réduisant d’autant l’offre disponible pour l’Europe, et les négociants ne donnent plus de visibilité au-delà d’un mois sur les livraisons »,
avertit Patrice Geoffron.
Fuel tankering et stocks stratégiques
Une redirection qui, avec le pic à venir de demande pour la période estivale, arrive au plus mauvais moment et qui a fait réagir Bruxelles. Un « Groupe de coordination pétrolière » a été créé pour suivre les derniers événements. Face aux récentes inquiétudes, il doit se réunir, vendredi 1ᵉʳ mai (nouvelle fenêtre). L’UE a également dévoilé, le 22 avril, un arsenal pour affronter la crise : surveillance renforcée de son approvisionnement en kérosène, « maximisation » de la production de ses raffineries… Via sa boîte à outils « AccelerateEU » adoptée la semaine dernière (nouvelle fenêtre), l’Europe se prépare à « mener une action collective »
qui « pourrait s’avérer nécessaire pour préserver le fonctionnement du marché unique et garantir la continuité de l’approvisionnement »,
pointe-t-on du côté de la Commission qui rappelle, aussi, que l’UE « maintient des stocks d’urgence conformément à la législation européenne ».
Ces derniers pourraient « être mobilisés si le marché en a besoin. Mais jusqu’à présent, le marché parvient à gérer cette tension sans qu’il y ait de pénurie »
, détaille encore la Commission.Si la situation venait à se tendre encore, Bruxelles assure qu’elle étudiera « des sources d’approvisionnement alternatives et des types de carburants importés, ainsi que des mesures visant à maximiser la production des raffineries européennes existantes, notamment par la mise en circulation coordonnée et en temps opportun des stocks d’urgence ».
L’UE pourrait aussi assouplir certaines règles encadrant les créneaux aéroportuaires ou le « fuel tankering », quand les compagnies volent avec plus de carburant que nécessaire afin d’éviter de racheter du kérosène dans un autre aéroport, et demander un partage volontaire du kérosène entre les États membres.
Et la France dans tout ça ?
Côté tricolore, le gouvernement prévoit de faire le point avec les compagnies aériennes le 6 mai prochain, Roland Lescure reconnaissant sur France Inter mardi (nouvelle fenêtre) que la France se préparait « à tout »
. Paris s’est ainsi dit prêt à libérer une partie de ses stocks stratégiques en cas de « problèmes de volume »
, tout en précisant ne pas constater actuellement de « difficultés »
pour l’approvisionnement.
Pour anticiper la situation, le gouvernement avait également demandé, dès mars, à ses raffineries d’accélérer leur production, avec notamment un relèvement de capacité à Gravenchon. « Ce qui est symboliquement utile mais structurellement modeste »
, tempère toutefois Patrice Geoffron.
Par ailleurs, concernant les stocks stratégiques, « les réserves dédiées spécifiquement au Jet A-1 sont inférieures à celles du gazole ou de l’essence car les obligations réglementaires de stockage ont historiquement moins porté sur ce produit, dont la demande est plus saisonnière et la filière d’approvisionnement plus concentrée géographiquement »,
pointe le professeur.
Round d’observation
Les mesures européennes et françaises seront-elles suffisantes pour éviter la pénurie ? Pas sûr. Et tout dépendra de l’évolution de la situation au Moyen-Orient. Le président de l’organisation professionnelle mondiale des compagnies aériennes, l’Iata, a d’ailleurs alerté auprès de Reuters (nouvelle fenêtre), le 28 avril, sur les risques pour l’été, qui impacteraient d’abord l’Europe puis l’Afrique et l’Amérique latine.
« Je pense que les compagnies aériennes vont commencer à réduire certains de leurs horaires à l’approche de la haute saison estivale, par crainte d’une pénurie de carburant »,
a estimé Willie Walsh. Contactée, l’Iata a refusé de dire si certaines compagnies connaissaient déjà des difficultés à l’heure actuelle.
Le seul cas répertorié à ce jour est celui du transporteur à bas coût hongrois Wizz qui a connu, pendant quelques heures le 17 avril dernier, des « problèmes »
avec le manque de kérosène en Italie. « Je crois que nous sommes en train de nous observer (entre compagnies, NDLR), pour comprendre à quel point la situation peut être grave »,
a résumé le patron de Wizz Air.
De leur côté, les deux grands aéroports parisiens Roissy et Orly ont affirmé être « en meilleure position »
que d’autres pour s’approvisionner en kérosène et « éviter toute pénurie ».









