- Un voyage dans les quartiers d’Istanbul permet de redécouvrir l’univers de Pierre Loti, officier de marine et écrivain français qui séjourna à Constantinople en 1876.
- De nombreux lieux de la ville turque portent encore la trace de cet amoureux de l’Orient et de son roman Aziyadé.
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Le 13H
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À bord du vapur, l’un des bateaux reliant les deux rives du Bosphore depuis le milieu du XIXe siècle, les passagers perpétuent un rituel ancestral : nourrir les mouettes suiveuses depuis le pont arrière avec des simits, biscuits traditionnels aux graines de sésame. Ce geste quotidien des habitants d’Istanbul évoque l’époque où un jeune enseigne de vaisseau français du nom de Julien Viaud, devenu l’écrivain Pierre Loti, découvrait cette cité alors appelée Constantinople.
En 1876, mouillant au pied de Constantinople, Pierre Loti décrivait une « incomparable silhouette de ville »
. Aujourd’hui encore, sur les quais d’Istanbul, le brouhaha et l’odeur du maïs et des sardines grillées rappellent l’atmosphère que l’écrivain a immortalisée dans ses premières photographies et ses écrits sur ce bras de mer pénétrant la terre.
Une histoire d’amour à l’origine du roman « Aziyadé »
Dans le café « Pierre Loti » dont l’intérieur a peu changé depuis un siècle, Ahmet, en plein service, livre sa définition de l’écrivain français : « À l’époque de l’Empire ottoman, il écrit des œuvres sur la fin de l’Empire et au moment de la création de la République. On l’honore en donnant son nom à plusieurs établissements. En plus, il y a des histoires d’amour. Il tombe amoureux d’une femme du palais et là, tomber amoureux d’une femme du palais, c’est quand même pas très simple. »
Cette femme, une esclave du Caucase retenue dans un harem et retrouvant son bien-aimé à la tombée du jour, a donné à Loti l’idée de son premier roman, « Aziyadé ». Peut-être le hantait-elle lors de ses promenades solitaires parmi les tombes du vieux cimetière d’Eyüp, où l’écrivain notait dans son journal : « La venue devant moi s’enfonce en profondeur, toute blanche à travers l’espèce de bois sacré plein de sépultures, blanche de ce même blanc verdâtre que prennent à l’ombre les marbres très vieux. »
Dans les quartiers secrets d’Istanbul
Pierre Loti aimait les lieux secrets. En plein cœur de Fatih, l’un des quartiers les plus conservateurs d’Istanbul, Alain Quella-Villéger, historien et spécialiste de Pierre Loti de passage dans la ville, évoque ces endroits que l’écrivain affectionnait : « Là, on retrouve le calme que Loti appréciait. On n’entend plus les bruits de la ville d’aujourd’hui. Loti aimait venir dans ces endroits pour parler avec des Turcs, puisqu’il parlait un peu le turc, profiter des scènes d’ablutions à la fontaine. »
Ces lieux étaient pourtant interdits aux non-musulmans. Mais selon Alain, « comme il a des amis musulmans et turcs, qu’il parle un peu le turc… C’est d’ailleurs la force de Loti, c’est sa connaissance de quartiers peu connus des autres et de se mêler vraiment à la vie des Turcs. »
L’écrivain était accepté car « il fait l’effort de la langue, ce qui est quand même déjà un signe de respect. Il fait souvent l’effort même du costume pour se fondre un peu dans le paysage. » « Loti est une éponge, que ce soit pour les sons ou pour les images. On le retrouve d’ailleurs dans son écriture, dans le côté impressionniste, cette capacité qu’il a à restituer les atmosphères, les moments, la lumière »,
analyse le spécialiste.
Au coeur du Grand Bazar
Le quartier de Karaköy, qu’affectionnait Loti, est aujourd’hui jonché de terrasses et devenu un lieu à la mode pour les jeunes d’Istanbul. Au Grand Bazar, en partie détruit par un tremblement de terre en 1894, Françoise, installée il y a 40 ans par amour, fait découvrir « la ruelle la plus étroite au monde » et le dédale très organisé qu’est le Grand Bazar. Dans la cour pavée, on imagine encore les caravanes des marchands soignant leur dromadaire avant de repartir sur la route de la soie.
Plus haut, Merath l’Arménien, orfèvre, travaille l’argent dans son atelier. Il dévoile une surprise : les toits du Grand Bazar, le plus grand du monde. En 2012, l’acteur Daniel Craig y incarnait James Bond dans une spectaculaire poursuite. « C’était sous mes fenêtres »
, se souvient l’artisan.
Au cimetière, Ahmet le gardien indique la tombe d’Aziyadé, « amoureuse de Pierre Loti, écrivain français », morte de chagrin après le départ du marin. Au quai de Tophane, au soleil couchant, résonne encore l’esprit de cette ville carrefour qu’aimait passionnément Loti : des paroles turques sur un air de bossa nova, au pied des minarets, semblent glisser sur les eaux du Bosphore.









