- Le Parquet national antiterroriste (PNAT) s’est saisi de l’enquête sur les faits survenus à Aubagne le 12 octobre.
- Si les motivations de la fusillade sont inconnues, les enquêteurs ont identifié un lien de l’adolescent avec la communauté « True crime ».
- Une mouvance numérique née aux États-Unis, qui glorifie les tueries de masse et la violence extrême.
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Aubagne : un principal et une professeure blessés par arme à feu
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Le Parquet national antiterroriste (PNAT) parle d’un « écosystème de communautés numériques »
. Une mouvance présente en ligne, difficile à cerner, mais qui tend à glorifier « les auteurs de tueries de masse »
, et à laquelle l’adolescent de 14 ans poursuivi pour avoir tiré au fusil de chasse le 12 octobre sur le principal et une enseignante de son collège à Aubagne est soupçonné d’adhérer. La « True Crime Community », abrégée TCC, s’est formée aux États-Unis avec pour référence absolue la première grande tuerie de masse scolaire dans ce pays, celle du lycée de Columbine, en avril 1999. Saisir en quoi consiste cette nébuleuse numérique permet de comprendre aussi pourquoi l’approche antiterroriste est retenue dans l’affaire d’Aubagne.
Sept fusillades en deux ans liées à la TCC aux États-Unis
C’est la première fois que le lien est directement établi entre la « True Crime Community » et un acte du type de celui qui a été commis à Aubagne, justifiant le dessaisissement du parquet de Marseille au profit du PNAT. De fait, l’enquête est ouverte pour « tentatives d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste, association de malfaiteurs terroriste en vue de crimes contre les personnes et infractions à la législation sur les armes, en relation avec une entreprise terroriste ».
Car plusieurs jeunes issus des rangs de cette « communauté de fans » d’auteurs de tueries de masse, parfois qualifiée de « contre-culture », sont passés à l’acte ces dernières années. Aux États-Unis, entre 2024 et 2025, au moins sept fusillades dans des écoles, et neuf autres avortées, ont été perpétrées par des tireurs liés à cette mouvance. Avec un total de 11 morts et 45 blessés, en n’incluant pas les tireurs, il s’agit d’un bilan plus lourd que pour l’ensemble des attaques liées à des idéologies identifiées sur la même période, pointe une étude statistique publiée par le think-tank ISD Global (nouvelle fenêtre).
Une communauté polymorphe
La « True crime community » est le nom donné à une communauté numérique qui vénère les auteurs de massacres ou de tueries de masse, pour la plupart commis dans des établissements scolaires. Ses membres ont un culte morbide commun pour une des premières et la plus connue d’entre elles, celle du lycée de Columbine, dans le Colorado, en 1999. Les adeptes du premier noyau, autour duquel semble s’être agrégée la nébuleuse, sont d’ailleurs appelés les « Columbiners ». Le genre « True Crime » désigne au départ les documentaires, podcasts ou toute la littérature qui pourraient en France être labellisés « inspiré de faits réels »
.
La communauté ne dispose d’aucun organe central, et peut se manifester autant sur des forums que sur les réseaux sociaux. Une migration a récemment été observée en direction de TikTok, après que la plateforme Tumblr a restreint la possibilité de publier des contenus en lien avec les fusillades de masse. Les signes d’appartenance jouent un rôle central, avec des hashtags spécifiques et des références cryptiques aux « idoles » que sont les auteurs des plus grandes tueries. Les membres de la TCC échangent des rapports d’enquête, des infos, des images, des vidéos ou tout élément relié aux fusillades les plus sanglantes. Un grand nombre d’entre eux se contentent d’ailleurs de mener des sortes de contre-enquêtes sur ces affaires. Une autre frange se rapproche beaucoup plus dangereusement de l’imitation et du passage à l’acte.
Nihilisme
Les « Columbiners » avaient commencé à émerger avec la diffusion d’Internet dans les années qui suivent cette tuerie dans un lycée du Colorado. La TCC naît au tournant des années 2000, avec la montée en puissance des réseaux sociaux. Une mutation en contre-culture est observée vers 2020, avec une identification par les pouvoirs publics encore plus récente.
Selon une étude du Combating Terrorism Center, une institution de l’académie militaire américaine de West Point, la violence exaltée par la TCC relève du nihilisme. Ses membres « encouragent, glorifient, enquêtent, diffusent et, en dernier ressort, commettent des actes de violence en l’absence de motivation idéologique claire ou distincte »
. Ils peuvent idolâtrer des figures liées à l’extrême droite au suprémacisme, comme on a pu le relever pour certains d’entre eux, mais sans que ces idéologies soient le déterminant de leur adoration. Lors des passages à l’acte, la plupart des signes laissés par leurs auteurs font référence à d’autres auteurs de tueries, plus rarement ou plus marginalement à une idéologie. La « notoriété »
et la « haine du genre humain »
semblent être les uniques moteurs de leur action, qui ne vise à « aucun changement politique ou social »
, estime l’ISD.
Mimétisme
Le Combating Terrorism Center prend l’exemple de Natalie Lynn Rupnow, une adolescente de 15 ans qui a tué par balles une enseignante et une élève de son lycée du Wisconsin en décembre 2024, en blessant six autres avant de se suicider avec une de ses armes. Elle avait d’abord publié en ligne une photo d’elle-même dans les sanitaires de son lycée, la montrant prête à passer à l’action. Puis, quelques minutes plus tard, un manifeste où elle égrenait ses motivations. Avant de se diriger vers une salle de classe et de commencer à tirer. Son manifeste contient des références à des tueries perpétrées en Finlande, en Crimée et en Turquie, et permet de dater sa fascination morbide à quatre ans auparavant.
Un mois plus tard, un jeune homme de 17 ans a tué un élève de son lycée de Nashville, en blessant un autre. Mais ce que révèlent les auteurs de l’étude, c’est que Solomon Henderson semble avoir copié Natalie Lynn Rupnow, qu’il idolâtrait. En septembre 2025, un autre jeune homme blesse plusieurs personnes dans son lycée du Colorado. Lui aussi laisse une référence à la fusillade du Wisconsin, en recréant la photographie de Rupnow.
C’est ce cycle d’attaques et de copies, qui ont toutes en commun des références à la TCC et qui semblent prendre de l’ampleur, qui alerte aujourd’hui les autorités, aux États-Unis comme en France. Car depuis début 2024, des attaques portant les marqueurs de cette communauté morbide ont été enregistrées dans des fusillades au Mexique, en Russie, en Autriche, en Indonésie… Aucune région du globe ne semble épargnée par ce phénomène qui se diffuse par Internet.
Jusqu’ici, l’appartenance à la mouvance TCC n’était qu’une composante parmi d’autres dans l’analyse que faisaient les enquêteurs français vers des passages à l’acte violents. Des références à la communauté ont déjà été relevées dans plusieurs dossiers criminels. L’AFP relève aussi que la menace avait également été citée dans un rapport du Sénat en juin, sur les dangers pour les femmes du courant masculiniste. La TCC et les Columbiners étaient explicitement évoqués.
« Ce mouvement-là, ce type de violence, est très récent. Et, comme d’habitude, les services de sécurité intérieure, évidemment, s’y adaptent »
, a affirmé Laurent Nuñez lors des questions au gouvernement ce mardi sur la fusillade d’Aubagne. Le ministre de l’Intérieur a révélé que « plusieurs dizaines de jeunes qui sont suivis à ce titre »
.

