- L’emprise commence souvent par une phase idyllique.
- La relation bascule ensuite vers un mécanisme subtil qui dépasse la dépendance affective.
- Deux spécialistes nous expliquent comment fonctionne l’emprise et comment en sortir.
Cette scène, on l’a vue des centaines de fois au cinéma ou dans les séries. Elle l’attend, il disparaît, il revient, elle pardonne. Et ça recommence. On appelle ça de la passion ou un « amour compliqué ». Ce que les séries ne montrent pas, c’est ce que ce cycle fait, lentement, à celle ou celui qui le vit de l’intérieur, dans la vraie vie. Ces récits nous ont appris à tolérer, voire à romantiser certains comportements toxiques : le
push and pull
,
le silent treatment
, le love bombing
, le
gaslighting
.
Autant de techniques de manipulation qui peuvent avoir des conséquences désastreuses sur la santé mentale de la victime et mener cette dernière vers une relation non seulement fortement déséquilibrée, mais vers une véritable situation d’emprise. D’autant plus que l’emprise ne ressemble pas à ce qu’on imagine. Elle se fait « toujours par glissements progressifs, successifs, rarement d’un seul coup net
« , explique la thérapeute Anissa Ali à TF1info. Pour Pascal Anger, psychologue, une image suffit à résumer ce mécanisme : « C’est quelqu’un qui est sous la coupe de son partenaire, prisonnier de son partenaire. On est au-delà même de la dépendance affective
« .
La relation n’a pas commencé dans la violence, mais dans de l’attachement
La relation n’a pas commencé dans la violence, mais dans de l’attachement
Anissa Ali, thérapeute
La relation commence dans l’enthousiasme, le bonheur et une intensité qui semble presque irréelle. Au début « c’est les papillons, la lune de miel au début »
, décrit Pascal Anger. La personne se sent aimée comme jamais, valorisée, vue, comprise. Et puis le tableau change progressivement de manière très subtile. Un « bougé » de quelques millimètres. « Un peu plus de critiques, de remarques, un peu moins de liberté, un peu plus de doute, de petites pressions, de petits chantages affectifs parfois… jusqu’à ce que la personne s’ajuste en permanence pour éviter le conflit
« , poursuit Anissa Ali. Ce processus peut prendre des mois, parfois des années et la victime ne voit pas les signes car l’autre, en position de force, va alterner le chaud et le froid. « Il y a une variation des sentiments et des émotions qui va faire qu’à un moment donné, le manipulateur, qui ne s’en rend pas compte parfois, va se mettre en position de puissance
« , souligne Pascal Anger. Ainsi, chaque attention, petite ou grande, est perçue comme une récompense par la victime qui accepte, malgré elle, les barreaux de sa propre prison. Pourquoi ? Parce que l’emprise brouille les repères, souligne Anissa Ali. « On ne voit pas clairement ce qui nous a lentement déplacés… nos seuils d’acceptabilité ont été déplacés. Et surtout, la relation n’a pas commencé dans la violence, mais dans de l’attachement
« .
L’emprise est difficile à conscientiser et elle se lit surtout dans les absences : moins de spontanéité, moins d’affirmation de soi, moins de liens avec les proches. La personne concernée « se fait petite »
, dit Anissa Ali. Elle minimise, relativise, justifie. Elle accepte des choses qu’elle n’aurait pas tolérées avant. Ce qui semblait anormal devient « normal », ce qui faisait réagir devient « exagéré ». Pascal Anger ajoute : « Vous allez être dans une passivité, avec le fait qu’autour de vous, il n’y aura que des pensées négatives et des sentiments de culpabilité et de honte
« .
Puis, petit à petit, viennent le dénigrement, les petites piques et une forme d’isolement. Un isolement qui redéfinit le rapport au réel et au factuel. Toujours de manière subtile : « on critique votre entourage, on crée des tensions, on vous fait culpabiliser de voir les autres, on rend les liens extérieurs inconfortables… jusqu’à ce que vous vous retiriez, presque seul. On vous fait douter de votre système
« . Pour Pascal Anger, ce qu’il faut comprendre dans l’emprise, c’est qu’il y a une forme de dépendance affective, « mais aussi un contrôle des activités, des finances parfois, des allers-retours, de la façon dont on s’habille, de la manière dont on gère les relations avec la famille et les amis
« . Le psychologue prévient qu’il existe également des signaux physiques et psychiques : troubles du sommeil, chute de l’estime de soi, perte d’identité, voire dépression.
« Un véritable stress post-traumatique »
« Un véritable stress post-traumatique »
Pascal Anger, psychologue
Même si les signaux d’alerte sont là et que la victime peut avoir conscience d’être dans une relation d’emprise, partir n’est jamais une décision simple, parce qu’on ne quitte pas seulement une personne : « on quitte un investissement, du temps, de l’énergie, des espoirs, parfois une image de soi, un projet de vie
« , explique Anissa Ali. Et partir, « c’est ressenti comme renoncer à un idéal, une promesse, une projection ».
Or, elle estime que « psychiquement, c’est ça le plus difficile
« . Pascal Anger ajoute une autre réalité : aux yeux de l’entourage, le partenaire toxique est souvent perçu comme charmant. « C’est vous qui êtes vu comme l’emmerdeur ou l’emmerdeuse
« . Et puisque la victime doute de tout et qu’elle n’a plus vraiment accès à l’extérieur, elle doute d’elle-même et se demande si elle n’exagère pas. D’autant que dans une relation d’emprise, les violences sont psychologiques, invisibles, et donc plus difficiles à faire reconnaître.
Sortir de l’emprise n’est pas un déclic mais un long chemin, fait d’allers-retours, de prises de conscience progressives et de « micro-décisions
« , rappelle Anissa Ali. En plus des doutes, la victime peut ressentir de la culpabilité et de la honte de s’être laissé embarquer. L’estime de soi et la confiance peuvent être impactées, et sortir de ce type de relation crée un « véritable stress post-traumatique
« , indique Pascal Anger. Il insiste sur l’importance d’en parler à des oreilles bienveillantes. Même son de cloche pour Anissa Ali.
Si l’entourage peut aider, il doit tout de même résister à l’envie de sauver à tout prix. « Forcer, confronter, disqualifier le partenaire de manière frontale peut paradoxalement renforcer l’emprise, car la personne se referme, se justifie ou se coupe davantage
« , indique-t-elle. Par ailleurs, il est nécessaire de se faire suivre. « C’est une obligation de se faire recevoir par un thérapeute ou un psychologue
« , car ces relations laissent des traces profondes, insiste Pascal Anger. Les deux experts s’accordent sur un message aux victimes d’emprise : ne pas se culpabiliser, car l’emprise est un jeu de pouvoir. « Ce n’est pas une étiquette de personnalité, mais plutôt un système, un mode de fonctionnement
« , conclut Anissa Ali.









