• Deux cartes prétendent comparer le réseau ferroviaire français en 1930 et en 2014.
  • Elles montreraient ainsi le « déclin du rail français ».
  • Cette comparaison est trompeuse et doit être contextualisée.

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L’info passée au crible des Vérificateurs

« Le capitalisme est le système le moins efficient épisode 284794 », assène un internaute en partageant deux cartes du réseau ferroviaire français. À gauche, l’état du réseau en 1930, et à droite, celui arrêté en 2014. Un texte indique « 16.000 km de voies en moins », et suscite de nombreux commentaires sur le déclin du rail français. 

La publication originale, en anglais (nouvelle fenêtre), est notamment partagée par des collectifs d’usagers du transport français (nouvelle fenêtre). D’autres affirment (nouvelle fenêtre)que c’est « une des raisons pour lesquelles la France va mal en 2026 ». Mais ces cartes sont-elles authentiques ? Et faut-il les contextualiser ? On fait le point avec des experts du rail français.

Exemples de publication relayant ces cartes sur X. – Publication X

D’abord, cette carte n’est pas nouvelle et circule depuis au moins 2023. On la retrouve notamment sur un article de blog de l’ONG Attac (nouvelle fenêtre) dans le Puy-de-Dôme et surtout sur le site « Histoire-Itinérantes » (nouvelle fenêtre), où elle apparaît pour la première fois sur le web. L’article reprend ainsi plusieurs cartes montrant l’évolution du maillage du réseau de chemins de fer français. Les différentes cartes ne citent en revanche pas leur légende, et donc l’origine de la carte. L’équipe des Vérificateurs a cependant pu retrouver leur origine supposée : celle de gauche, montrant le réseau en 1930, vient d’un essai d’interprétation cartographique de 2002 disponible ici  (nouvelle fenêtre)et dont la carte a été colorisée en orange. Et celle de droite circule depuis au moins 2015, notamment sur le site Cheminots.net (nouvelle fenêtre)

Des cartes a priori authentiques, qui ont déjà été relayées il y a près de 10 ans par des responsables politiques (nouvelle fenêtre) pour critiquer le déclin du rail français. Celle de 2014 ressemble par ailleurs fortement à celle disponible sur le site de la SNCF (nouvelle fenêtre).

Des cartes authentiques, mais une comparaison trompeuse

« Ces cartes sont historiquement avérées », acquiesce Patricia Pérennes, économiste spécialiste du transport ferroviaire, expliquant avoir déjà vu des contenus similaires. Mais cette dernière estime que la carte de 1930 comporte des éléments trompeurs. « La carte de 1930 dans le tweet ne différencie pas les lignes principales et les lignes secondaires », pointe-t-elle. 

En effet, en 1930, la France comporte près de 20.000 kilomètres de voies ferrées d’intérêt local, soit des lignes de chemins de fer ou des tramways qui ne sont pas des grands axes ferroviaires. Ces lignes secondaires vont faire les frais des premières fermetures, particulièrement dans les années 1960. « Elles sont situées dans des régions rurales, sont peu rentables, et surtout elles sont en voie métrique, donc avec un écartement d’un mètre », explique Bernard Collardey, cadre honoraire à la Direction des études générales de la SNCF. La taille des voies, adaptée pour des tramways de 1930, ne correspond donc plus à l’écartement des rails de 1 mètre 43 pour les trains modernes. Ainsi, afficher ce type de ligne dans la carte de 1930 et les comparer à celle de 2014 revient à comparer des voies très différentes.

Par ailleurs, la plupart des grandes lignes sont gérées par des entreprises comme les Rothschild pour la Compagnie du Nord et les Pereire dans l’Est ou le Midi, ou encore la Haute Banque protestante pour les autres réseaux. À partir de 1938 et de l’arrivée du Front populaire, le chemin de fer français est nationalisé et la SNCF est créée. La nouvelle société publique récupère 42.000 km de voies et entame la fermeture progressive de ces lignes secondaires. « L’association entre le déclin des lignes ferroviaires et le capitalisme me fait sourire », ajoute Patricia Pérennes, car « la fermeture de lignes commence exactement au moment où on nationalise le réseau ».

Comparer ces cartes est également manipulateur du point de vue du contexte historique, ajoute Patricia Pérennes : « Il faut rappeler qu’à cette époque, on est dépendant du train pour transporter non seulement les gens, mais aussi les marchandises », explique l’économiste, détaillant qu’un trajet de 30 kilomètres pouvait prendre « jusqu’à 3 heures du fait des nombreux arrêts en gare ». L’élément déterminant dans la fermeture de ces lignes sera surtout le développement de l’automobile, en particulier durant les Trente Glorieuses. « C’est à partir de ce moment que l’État va développer des politiques publiques en faveur de la construction de nombreuses routes, et que l’autocar va se développer », confirme l’experte, reléguant au second plan de nombreux axes de chemin de fer. 

Une explication confirmée du côté de la SNCF, interrogée par notre rédaction, ajoutant que les principales causes de la contraction du réseau ferroviaire sont économiques. « L’évolution du réseau ferroviaire s’explique par les migrations de populations vers les centres urbains et la concurrence des modes routiers individuels et collectifs », explique la société de chemin de fer française.

Dernier point trompeur de la carte : celle de 1930 semble montrer un maillage beaucoup plus axé sur les provinces et non centré sur la capitale, note Patricia Pérennes. Or, comme le montre cette carte de 1857 (nouvelle fenêtre), le réseau ferroviaire était déjà centré sur Paris. En effet, « l’objectif initial du réseau ferroviaire français était de relier toutes les sous-préfectures à la capitale selon le plan du ministre des Travaux publics Charles Freycinet », rappelle Marc Ciais, responsable de la filière ferroviaire à l’ESTACA. Etienne Auphan, professeur de géographie économique et des transports à l’université de Paris IV – Paris-Sorbonne, a ainsi publié une carte comparant l’état des grands réseaux entre le début et la fin du XXᵉ siècle et qui se révèle bien moins frappante que celles circulant ces derniers jours.

Comparaison des cartes du réseau ferroviaire en 1925 et 1997 par Etienne Auphan.
Comparaison des cartes du réseau ferroviaire en 1925 et 1997 par Etienne Auphan. – Etienne Auphan

« Pas de déclin, mais une réalité »

Si les cartes sont donc visuellement trompeuses, les chiffres avancés restent exacts : en effet, au total, 60.000 km de voies ferrées existaient dans les années 1930, dont environ 42.000 km sur des axes principaux. En 2026, on compte au total 28.000 km, selon les dernières données de la SNCF.

Peut-on pour autant parler de déclin ? Pour Bernard Collardey, les dizaines de milliers de kilomètres de lignes supprimées, principalement dans des régions rurales où le trafic était faible, ont laissé place à d’autres choix stratégiques.« On a par exemple construit 2.814 kilomètres de voies ferrées à grande vitesse, mais aussi une centaine de kilomètres de lignes en région parisienne pour relier des villes nouvellement construites qui n’existaient pas en 1930 ».

Pour Marc Ciais, il est très exagéré d’affirmer que le réseau ferroviaire français est « en déclin ». « Beaucoup de collectivités rouvrent des lignes, comme en région PACA, (nouvelle fenêtre)en Occitanie (nouvelle fenêtre)« , rappelle-t-il. Cependant, selon lui, cette carte a le mérite de montrer une réalité : « On avait potentiellement un outil d’aménagement du territoire, et on n’a pas capitalisé sur cela. La plateforme, les tunnels, toutes ces infrastructures existent, mais méritent d’être remises en état avec d’importants investissements ».

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Alexandre CAPRON

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