• Le gouvernement se veut optimiste mais le PDG de TotalEnergies alerte, lui, sur un risque de pénurie de carburant pour cet été.
  • Le professeur d’économie Jacques Percebois nous aide à démêler le vrai du faux sur cette crainte partagée par de nombreux Français.

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Moyen-Orient : tensions autour du détroit d’Ormuz, cessez-le-feu fragile au Liban

Le patron de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, a estimé possible à l’échelle du monde « une ère de pénurie énergétique comme celle que subissent déjà certains pays asiatiques », lors d’une conférence à Chantilly ce vendredi 24 avril. Il n’y a « pas d’inquiétude pour le mois de mai », a réagi le ministre de l’Économie sur France Inter ce mardi matin. Roland Lescure a toutefois évoqué les « trois mois de stocks stratégiques » dont dispose le pays si le blocage du détroit d’Ormuz perdurait « encore deux ou trois mois »

L’alerte du PDG de Total et la réponse du ministre de l’Économie laissent ouverte la question que se posent désormais de nombreux Français : y’aura-t-il de l’essence et du kérosène pour partir en vacances cet été, et à quel prix ? Comment une situation de pénurie généralisée pourrait-elle se matérialiser d’ici à quelques mois, et les stocks stratégiques pourraient-ils dès lors satisfaire la demande ?

Nicolas ose : Pénurie de carburants, qui dit vrai ?Source : Bonjour !

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Nicolas ose : Pénurie de carburants, qui dit vrai ?

Les quelque 20% d’exportations mondiales de pétrole, qui transitent habituellement par le détroit d’Ormuz, fermé depuis le début du conflit en Iran le 28 février dernier, sont très majoritairement destinées aux clients asiatiques des producteurs du Golfe. Mais privés de cette ressource, et déjà contraints au rationnement pour certains, ces pays importateurs de brut se tournent vers d’autres sources d’approvisionnement, ce qui fait monter en flèche les cours mondiaux de l’or noir – dont les automobilistes français ont pu voir les effets à la pompe. Le blocus américain sur les exportations iraniennes, dont une fraction continuait de fournir des clients asiatiques, est venu accentuer ce déséquilibre global entre offre et demande, dans des proportions moindres.

Mais la hausse des prix n’est pas l’unique conséquence à redouter à la suite de la fermeture de cette artère du commerce mondial. En s’installant dans la durée, le conflit prolonge la fermeture du détroit d’Ormuz, déjà d’une durée complètement inédite. Faute de nouveaux approvisionnements dans le Golfe, gelés depuis bientôt deux mois, ce blocage pourrait-il créer une pénurie au point de devoir puiser dans les réserves stratégiques, comme le suggère le ministre de l’Économie ?

La pénurie physique est peu probable.

Jacques Percebois, professeur émérite à l’Université de Montpellier

Le terme de « pénurie » fait peur en lui-même, et convoque des images de pays à l’arrêt, ou d’un système de rationnement comme ce fut le cas lors de la crise de Suez en 1956. Pour l’économiste Jacques Percebois, le mot utilisé par Patrick Pouyanné est à nuancer. « La pénurie physique est peu probable », estime ce spécialiste des matières premières, « il y a beaucoup de pétrole dans le monde », indépendamment de la production des pays du Golfe. « On était même quasiment en surproduction, et les prix du pétrole avant l’intervention en Iran étaient relativement bas », rappelle-t-il. 

Un épuisement physique des ressources, comme ce fut le cas lors du choc pétrolier de 1973, ne serait pas à craindre. « À l’époque, on exploitait du pétrole à 200 mètres au fond des mers », pointe-t-il, « aujourd’hui, on va entre 5.000 et 10.000 mètres au fond des mers, les données techniques ont changé »

« Tension »

Il faut cependant distinguer les réserves, la production et la disponibilité pour le consommateur. Le maillon faible pour cette dernière, c’est le transport. « Le détroit d’Ormuz, s’il est toujours fermé, c’est une route qui ne sera pas disponible. Donc, il faut trouver des alternatives. » C’est pourquoi le professeur de la faculté de Montpellier préfère évoquer la possibilité d’une « tension » sur les ressources, plutôt qu’une pénurie à proprement parler. L’insuffisance de l’offre, même si elle peut avoir localement des effets de pénurie, sera globalement régulée par les tarifs. Une forte hausse des prix à la pompe n’est donc pas à exclure. 

Le brut que raffine la France ne provient pas majoritairement des producteurs du Golfe. Un cinquième seulement des importations françaises est concerné directement par la fermeture du détroit d’Ormuz. Le reste de nos importations provient à 40% de plusieurs pays d’Afrique, à 25% des États-Unis, et à 10% de la mer du Nord. « Ce pétrole brut est totalement raffiné en France », rappelle Jacques Percebois, « et permet d’alimenter la France en essence ».

Inquiétude sur le kérosène

Certains produits pétroliers sont suceptibles de souffrir plus que d’autres. Dans le cas de la France, ce pourrait être le gazole. Le brut raffiné en France produit essentiellement de l’essence, dont une partie est réexportée, pour importer du gazole raffiné. On observe d’ailleurs déjà des tensions plus marquées sur le marché du diesel, qui est actuellement au-dessus du prix de l’essence.

Mais c’est le kérosène, nécessaire aux compagnies aériennes, qui est la principale source d’inquiétude du gouvernement, à l’approche des vacances estivales. Présent en faible quantité dans les réserves stratégiques, les cours de ce carburant spécifique sont déjà sous tension. Les raffineries françaises ont été incitées par le gouvernement à augmenter leur raffinage de kérosène il y a déjà un mois, indique-t-on du côté du ministère de l’Économie, en anticipation de possibles difficultés. 

Plusieurs compagnies aériennes ont déjà annoncé des annulations de vols en mai et en juin, à cause de prix trop élevés, et Roland Lescure va recevoir leurs représentants à Bercy pour préparer l’été. Les compagnies à bas coût sont particulièrement touchées, la forte augmentation du prix du kérosène entrant en contradiction avec leur modèle économique.

Le début de la « driving season »

Pour Jacques Percebois, il est vraisemblable que le PDG de Total a plutôt voulu alerter sur une possible hausse significative des prix dans quelques mois, si le statu quo sur le détroit d’Ormuz perdure, plutôt que sur une carence physique de la ressource. La « tension » qui créerait alors des difficultés et une nouvelle hausse des cours, c’est entre les pays importateurs qui vont mécaniquement faire monter les prix en cherchant à s’approvisionner, principalement entre l’Europe et l’Asie. 

La période de l’été, induite par la déclaration de Patrick Pouyanné, est redoutée parce qu’elle est consommatrice en essence pour les voitures – et en kérosène pour les avions. Ce que les économistes américains appellent la « driving season » (« la saison de la conduite », en français) a déjà commencé, celle des activités de plein air dont beaucoup impliquent de recourir à la voiture. Par ailleurs, le risque de pénurie physique, même s’il n’est pas avéré, peut également déclencher des anticipations spéculatives, qui accentuent la hausse des prix.

Réserves stratégiques

Avec l’équivalent de 112 jours de consommation dans ses stocks stratégiques, la France peut-elle faire face à une éventuelle pénurie ? C’est une réserve qui rassure, et que les membres du gouvernement rappellent régulièrement, mais dont il faut conserver une partie quoi qu’il arrive. Du côté de Bercy, on précise qu’il ne faut pas se représenter une consommation qui serait basée sur les seules réserves stratégiques, une pénurie totale étant exclue. 

En prélevant jusqu’ici moins de 2 % des quelques 100 millions de barils des stocks, depuis le début du conflit, le gouvernement en a orienté la distribution sur les zones les plus tendues, comme l’Aquitaine. Une méthode de « lissage » dont le ministère de l’Économie indique qu’elle serait également appliquée en cas de prélèvements plus importants, qui ne dépasseraient pas le cinquième des réserves – ce qui étendrait leur efficacité bien au-delà des 90 jours minimum pour lesquels elles sont pensées.

Physiquement, ces stocks sont localisés en plusieurs endroits de France, pour la plupart près des six raffineries du pays, et peuvent être débloqués sur ordre du gouvernement. « À ce moment-là, il y aurait une organisation dirigée par l’État, comme celles qu’on a déjà vues lors de grèves dans les raffineries », anticipe Jacques Percebois, ainsi que ce fut le cas lors du dernier précédent, en 2016. Certains consommateurs ont alors un accès prioritaire, comme les véhicules de secours – l’armée disposant de ses propres stocks, dont la quantité est tenue secrète.

La régulation se fera par les prix

Jacques Percebois, professeur émérite à l’Université de Montpellier

L’évocation d’un risque de pénurie peut également inciter les gens à faire des réserves, comme on l’a vu avec certains produits lors de la crise du Covid. Les carburants sont cependant moins faciles à stocker pour des particuliers, que du sucre ou des œufs, rappelle Jacques Percebois. 

« La régulation se fera par les prix », explique l’économiste, « on va probablement assister à un pic de demande, c’est-à-dire que l’anticipation de l’augmentation des prix va inciter les gens à faire des économies ». Un processus qui crée un phénomène de « destruction de la demande », déjà observé à l’échelle mondiale depuis le début du conflit, « qui atténue l’augmentation des prix ». Le courtier Saxo Bank estime la destruction de la demande depuis le début du blocage du détroit d’Ormuz « à quatre à cinq millions de barils par jour, soit environ 5% de la demande mondiale », principalement en Asie.

Frédéric SENNEVILLE

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