- Le correspondant de LCI, Radio France et « Libération » à Beyrouth a remporté mardi le 10e prix Albert-Londres du livre.
- Il a été récompensé pour « Le Nom des ombres », un ouvrage saisissant sur l’enfer des prisons syriennes.
- Il a été l’un des premiers journalistes à assister à l’ouverture des prisons après la chute de Bachar al-Assad.
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C’est un prix largement mérité. Correspondant de LCI, Radio France et Libération
à Beyrouth, au Liban, Arthur Sarradin a remporté mardi le prix Albert-Londres du livre 2026 pour Le Nom des ombres. Sortir de l’enfer concentrationnaire syrien
(Ed. du Seuil). Âgé de 26 ans, le journaliste qui a déjà une solide expérience du terrain a été l’un des premiers à assister à l’ouverture des prisons syriennes après la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024. Dans son ouvrage, il retrace la réalité de cet univers concentrationnaire à travers les témoignages glaçants d’anciens détenus ou de petites mains du régime.
Que représente ce prix pour vous ?
Ce prix représente tout d’abord la reconnaissance du livre en lui-même, de la forme qu’il propose. J’ai été très honoré et heureux de voir que c’était une forme de journalisme qui était encore considérée parce qu’il mène l’enquête sur un sujet qui épouse le temps long.
Je m’étais imaginé la chute d’un régime dans le bruit et le vacarme
Je m’étais imaginé la chute d’un régime dans le bruit et le vacarme
Arthur Sarradin
Comment est né cet ouvrage ?
Je dis tout le temps qu’il est né de la frustration. Le moment historique que représentait la chute de Bachar al-Assad était très difficile à raconter avec juste l’actualité. Les articles, c’est toujours trop court, les reportages radio toujours trop succincts. Il y avait une telle densité de récits dans la libération de la parole que le livre était une nécessité pour absorber tout ça.
Vous avez été l’un des premiers journalistes à assister à l’ouverture des prisons syriennes après la chute de Bachar al-Assad. Quel souvenir gardez-vous de ce moment ?
C’est étrange parce que je m’étais imaginé la chute d’un régime dans le bruit et le vacarme. Mais quand je suis arrivé à Damas, il y avait un silence pesant. Les gens étaient enfermés chez eux, il n’y avait personne à interviewer. Au moment de l’ouverture des prisons, avec la libération des prisonniers et la présence de toutes les familles venues chercher les leurs, c’est un vertige qui est très difficile à raconter.
La Syrie, un pays en lente transition
C’était important de redonner la parole et l’humanité à des personnes qui l’avaient perdue ?
C’était fondamental de redonner de l’humanité aux prisonniers. Je pensais que ça serait très difficile d’obtenir des témoignages et de rouvrir des plaies, mais cette parole a été une nécessité pour beaucoup. Ça a été un vrai travail de réhumanisation pour des personnes qui avaient vécu des décennies dans le silence des prisons, humiliées, torturées, en n’étant que des numéros. Le fait de se raconter avec leurs mots et de dire leur nom, c’était une forme de résistance immense.
Quelle est la situation de la Syrie aujourd’hui ?
Il y a un changement indescriptible qui n’exclut pas les drames et l’héritage mortifère que porte le pays. La Syrie est à l’image de toutes les transitions démocratiques qui existent après un demi-siècle de dictature. Il y a plein de forces parfois contraires et un peu irrationnelles qui jouent l’une contre l’autre. Tout cela fait le long chemin de la transition.
Avant le gilet pare-balle était une espèce de protection mais aujourd’hui, il est devenu une cible
Avant le gilet pare-balle était une espèce de protection mais aujourd’hui, il est devenu une cible
Arthur Sarradin
À 26 ans, vous avez déjà une solide expérience du terrain. Comment êtes-vous devenu journaliste et reporter de guerre ?
J’ai étudié le droit et la science politique à Beyrouth, puis j’ai travaillé comme fixeur (un intermédiaire local, guide et traducteur employé par des journalistes, NDLR) avant de faire du journalisme. J’ai fait la transition en 2020-2021 avec le documentaire, puis en tant que correspondant pour des médias francophones. Je ne me définis pas comme reporter de guerre mais je travaille au Liban et en Syrie, des régions qui ont le malheur d’être dans la guerre.
Les journalistes sont de plus en plus ciblés. Est-il plus difficile de faire ce métier depuis quelques années ?
Oui, c’est sûr. La propagande de guerre a pris une telle importance que l’information qui la contrarie devient une cible. Avant, le gilet pare-balles était une espèce de protection mais aujourd’hui, il est devenu une cible. On le met parce qu’il le faut éthiquement mais ça ne nous protège jamais d’un bombardement ciblé ou d’un drone. Au Liban, de nombreux confrères ont été tués par l’armée israélienne et tous avaient le gilet presse.
Le Moyen-Orient est en crise. Avez-vous de l’espoir pour cette région ?
Il en faut sinon on ne tient plus ! Je n’aime pas le mot de résilience, mais quand on voit le Liban, on se dit qu’aucun pays ne tiendrait avec ce qu’il a enduré. Entre le confessionnalisme, les guerres, une histoire cyclique et une crise économique, il tient quand même. Même s’il y a des discours de haine qui grimpent, il y a aussi des actes de solidarité absolue. Et ça, ça donne de l’espoir, tout comme la chute du clan Assad. Qui eut cru que ce clan chuterait aussi rapidement ? L’histoire est pleine de surprises et c’est ce qui fait tenir tout le monde.