- Selon deux rapports publiés lundi, dépasser la barre symbolique de 1,5°C de réchauffement aura des conséquences « irréversibles » sur la cryosphère.
- Montée du niveau de la mer, disparition des glaciers… Les impacts pourraient être nombreux.
- Et pas toujours réversibles.
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L’alerte n’est pas nouvelle, mais la situation inquiète. À une semaine de l’ouverture de la COP31, deux rapports de l’ONU publiés lundi 2 novembre alertent sur les conséquences d’un dépassement, même temporaire, de 1,5°C de réchauffement planétaire sur la cryosphère, soit les régions de la planète caractérisées par la présence de neige, de glace et de sols gelés.
Le franchissement de cette barre symbolique – objectif le plus ambitieux de l’Accord de Paris – pourrait entraîner une fonte catastrophique des glaciers et de la banquise, un dégel du permafrost et une montée accélérée du niveau de la mer. Des impacts qui pourraient s’avérer « irréversibles », même en cas d' »overshoot » (le dépassement temporaire du seuil de 1,5°C de réchauffement) et qui pourraient « dépasser les limites de l’adaptation et entraîner des pertes et des dommages considérables ».
Des conséquences déjà visibles
Cette alerte intervient alors que le changement climatique impacte déjà de plein fouet les fragiles étendues de glace qui représentent environ 10% des surfaces terrestres de notre planète. En France, les grands glaciers ont connu une fonte record cette année, avec une perte d’épaisseur moyenne de 3,6 mètres, soit un peu plus que le précédent record de 2022 (3,5 mètres).
Les géants blancs d’un pays comme la Suisse ont perdu 20% de leur volume en l’espace de cinq ans alors que les calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique fondent aujourd’hui environ six fois plus vite que dans les années 1990. Ainsi, même si l’objectif de 1,5°C reste pertinent, il est déjà « trop haut »
pour la cryosphère, dont la « température de sécurité »
se situe plutôt autour de 1°C voire en dessous, souligne le premier rapport.
Avec des conséquences concrètes : la fonte des glaces stockées dans les glaciers et les immenses calottes glaciaires qui recouvrent le Groenland et l’Antarctique entraîne une élévation du niveau de la mer, menaçant les zones côtières et les nations insulaires. La fonte de ceux que l’on surnomme « les châteaux d’eau » du monde et la diminution des précipitations de neige impactent la ressource en eau dont dépendent des milliards de personnes dans les vallées.
Le changement climatique affecte aussi la banquise de l’Arctique et de l’Antarctique, qui régit les régimes climatiques mondiaux et les gradients de chaleur et de salinité des eaux océaniques. Le dégel du permafrost (nouvelle fenêtre), lui, entraîne des émissions supplémentaires de gaz à effet de serre, modifie les cycles de l’eau – avec des répercussions sur la végétation, notamment sur l’intensité et la fréquence des feux de forêt -, et déstabilise les sols et les montagnes, entraînant une hausse du risque de catastrophes en montagne, telles que l’effondrement de pente survenu au Népal (nouvelle fenêtre) en août 2026.
Face à ces menaces, les scientifiques appellent à limiter au maximum un possible overshoot. « Chaque fraction de degré supplémentaire et chaque année passée au-delà de ce seuil entraînera des conséquences plus dévastatrices »
, alerte ainsi James Kirkham, auteur principal de l’un des rapports.
Et un retour en arrière très délicat
Mais même en cas de retour en dessous du seuil de 1,5°C de réchauffement, certains points de basculement pourraient être atteints au sein de la cryosphère quand, pour d’autres, « la récupération sera très lente ». « Il persiste un mythe selon lequel un dépassement de 2°C, 2,5°C, voire 3°C ou plus, serait gérable, voire préférable aux ‘coûts ‘ liés à la mise en œuvre de mesures d’atténuation urgentes. Les impacts mondiaux induits par la cryosphère montrent clairement que ce n’est pas le cas, même à court terme »,
assène le rapport.
Par exemple, pour les calottes glaciaires, un overshoot « n’effacera pas les conséquences du réchauffement subi pendant la période de dépassement »,
avertit Chen Zhao, glaciologue spécialiste de l’Antarctique et contributrice aux rapports, et chaque année passée au-dessus de 1,5°C accroît le risque de déclencher des instabilités susceptibles d’entraîner une élévation plus précoce et plus rapide du niveau de la mer.
Concernant les glaciers de montagne et le manteau neigeux, un dépassement même temporaire entraînera une « diminution irréversible des réserves de neige et de glace à l’échelle humaine »
et les océans arctique et austral connaîtront des changements profonds et durables comme un réchauffement des eaux, un ralentissement et d’autres modifications des courants océaniques, une élévation du niveau de la mer et une perturbation à grande échelle des écosystèmes polaires.
« L’inversion de ces impacts, en particulier après un dépassement important, ne se produira pas à des échelles de temps pertinentes pour les sociétés, les écosystèmes, la pêche, la biodiversité et la stabilité climatique »,
pointe l’étude.
Un scénario du pire pas si improbable
Par exemple, dans le cas d’un scénario avec un pic de réchauffement entre 2,8 et 3,2°C puis un retour à 1,5°C en 2250, les impacts seraient sévères, selon le second rapport de l’ONU (nouvelle fenêtre) : le niveau des mers pourrait augmenter jusqu’à 5 cm par an d’ici 2150, contre 0,45 cm actuellement.
La fonte du permafrost – qui serait presque totale – pourrait libérer autant de CO₂ chaque année que les États-Unis, deuxième plus gros pollueur mondial, en émettent actuellement, alors qu’un pic à 3°C entraînerait la disparition de presque tous les glaciers des latitudes moyennes en dehors des altitudes les plus élevées (6.000 mètres et plus).
Du côté des océans polaires, de tels pics entraîneraient des « perturbations graves et potentiellement brusques »
des milieux, avec, par exemple, un arrêt de la circulation méridionale de retournement de l’Atlantique (AMOC), notamment crucial pour le climat européen, avant 2100.
Un scénario du pire, pas si improbable : selon un récent rapport de l’ONU, même si les pays tenaient leurs engagements climatiques, le monde se dirige vers un réchauffement autour de 2,6°C d’ici 2100.
Pour un scénario plus intermédiaire, avec un pic de 1,7°C pendant environ vingt ans et une neutralité carbone en 2050, les températures pourraient redescendre en dessous de 1,5°C en 2100 et en dessous de 1°C en 2150. Si dans ce scénario, le réchauffement des océans pourrait mettre des siècles à se stabiliser, quelques « lueurs d’espoir » subsistent.
Certains glaciers pourraient se reconstituer partiellement et la banquise arctique pourrait voir sa situation s’améliorer. La fréquence des vagues de chaleur, des coups de foudre et des feux de forêt provoquant un dégel brutal du permafrost diminueraient aussi dès le milieu du siècle. « Malheureusement, le calendrier de cette reconstitution est très loin d’être linéaire par rapport à celui du déclin. Cela peut prendre plusieurs décennies, voire des siècles »,
explique Matthew England, océanographe et climatologue à l’université de Nouvelle-Galles du Sud.
Des décisions pour limiter l’ampleur des dégâts
« Les décisions prises au cours des prochaines années détermineront l’ampleur des dégâts »,
souligne ainsi dans un communiqué Gunjan Silwal, chercheur népalais spécialiste des glaciers, rappelant que « la tragédie au Népal n’est qu’un avant-goût ».
Selon le réseau européen Copernicus, le dépassement avéré de 1,5°C des températures mondiales par rapport à la période pré-industrielle pourrait intervenir dès 2030.
La question de redescendre sous cette barre symbolique sera notamment au cœur de la 31ᵉ Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP31) qui doit s’ouvrir le 9 novembre prochain. « Le fait que le réchauffement dépasse temporairement 1,5°C ne signifie pas que les objectifs de l’Accord de Paris perdent de leur pertinence ; au contraire, cela les rend encore plus urgents, notamment pour éviter ou ralentir les dommages mondiaux catastrophiques et souvent irréversibles liés à la perte de la cryosphère »
, pointe l’ONU.
Des milieux qu’il est crucial de protéger : les mondes gelés contribuent à maintenir l’équilibre de la planète. L’albédo élevé de ses surfaces blanches et réfléchissantes renvoie le rayonnement solaire vers l’espace, ce qui contribue à réguler le bilan énergétique de la Terre – soit l’échange de chaleur entre la surface terrestre et l’atmosphère -, avec des répercussions sur la circulation océanique et atmosphérique, les régimes météorologiques régionaux, ainsi que le transport et le stockage de la chaleur, de l’eau et du carbone à l’échelle mondiale.